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de cmi "coureurs du monde en isère"

Pour occuper votre confinement, quelques divertissements sans prétentions : chaque jour une chronique sur l'histoire de notre région (Bernard Giroud), des exercices sportifs (Antonio Gallego, Ludovic Dupont), une explication pour les enfants...

 

Ton histoire du jour

Une page quotidienne sur l'histoire d'un lieu ou d'un personnage de notre région... (Bon, il se termine ce confinement ? C'est que ça fait du boulot d'écrire tout ça...)

 

Lundi... c'est fini !

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 Dimanche 10 mai 2020  N'en profitez pas pour fêter d'avance le déconfinement (partiel)

Bastringue et soûlographie

Voilà la caricature de notre campagne par un journaliste parisien des années 1900

Nul doute que le célèbre journal L'Auto va perdre des lecteurs dans nos campagnes dauphinoises à l'aube de ce vingtième siècle... si tant est qu'il en eût déjà. Tout ça par la faute d'un de ses journalistes en voyage touristico-professionnel dans notre région. Au rayon lecture paysanne, Le Réveil des cultivateurs, les Alpes pittoresques ou le Journal de Saint-Marcellin ont alors encore de belles heures devant eux. Même si le titre parisien tire à 300.000 exemplaires en moyenne en juillet 1913. Mais comment tout cela est-il arrivé ? Quelle idée de se perdre en province, dans ce trou perdu de la France d'en bas ! La faute au rédacteur en chef de ce quotidien sportif français (fondé sous le titre L'Auto-Vélo et qui mit en place le Tour de France).

La rutilante Panhard et Levassor commence à regretter son habituel pavé parisien. Et son passager de même... qui serait mieux dans son fauteuil de moleskine à siroter une absinthe en pondant son article, un cigare planté à la commissure  des lèvres. A sa décharge, admettons que nos routes sont assez loin des larges avenues de ce Paris remanié par le baron Haussmann.  La plupart sont en terre tassée, parfois renforcés de cailloux. Dame, on n'a pas l'habitude des automobiles dont la circulation est limitée à dix kilomètres-heure à l'entrée de Saint-Marcellin, et à neuf kilomètres-heure à l'entrée de L'Albenc (aujourd'hui,  c'est une allure de footing !) Mais ces voies modestes suffisent au passage des attelages et des charrettes. De plus, nos braves cultivateurs n'apprécient guère que l'administration des Ponts et Chaussées mette son nez, ses pierres et son goudron sur les chemins pour mieux séduire la nouvelle déesse automobile. Le syndicat agricole proteste d'ailleurs en 1925 : "Nos routes sont trop bombées pour  nos voitures à chevaux. Nos bêtes glissent et nous sommes victimes d'accidents".

Notre journaliste se contrefiche des routes bombées comme de la sécheresse qui accable alors nos contrées. Or, ce n'est pas de sécheresse qu'il souffre, avec tout ce qu'il s'est envoyé derrière la cravate. Mais voilà que cet ingrat chevalier de la morale, au retour de sa soirée un peu trop arrosée, va rédiger un article de fond sur la vie agricole qu'il intitule à propos : "L'orgie rurale".  Le grand air de la calomnie ! Sous sa plume vengeresse - ou embrumée ? - il y dénonce "le bastringue et l'ivrognerie chronique et rituelle qui constituent les sports de prédilection d'une majorité de nos jeunes ruraux". Sait-il que nos cultivateurs ne boivent que le véritable élixir Guillet, celui à l'étiquette rose, et la tisane des Chartreux qui purifie le sang. Et parfois un canon de bacco et une lampée de goutte pour faire oublier la vie rude des champs. Sait-il que deux litres de vin par personne suffisent à peine aux banquets officiels dauphinois ?

Le philosophe en goguette enfonce le clou, aggravant son cas : "Leur dernière soûlographie et la perspective de la prochaine sont les performances qui leur sont les plus agréables à narrer". Serait-il passé aussi à Vinay, dont quelques habitants ont une réputation... vineuse ? Nul doute qu'il ne passera pas ses vacances en Dauphiné ; nos jeunes paysans sauront lui faire découvrir d'autres sports comme la savate ou la boxe même pas anglaise et sans gants. Il lui faudra alors soit courir très vite, soit appuyer sur l'accélérateur de sa superbe auto, au risque d'en épuiser les suspensions. Quant au journal L'Auto, il fut frappé d'interdit à la Libération pour collaboration. BG

Illustration :  -  Nos Dauphinois adeptes de soûlographie ? A la vôtre !

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 Samedi 9 mai 2020 ... Pas trop le moral pour raconter des histoires après la disparition brutale de notre ami Ivan, mais je reprends la plume...

Double coup de foudre à Pont-en-Royans

Les feux de l'amour et leurs conséquences inattendues

En ce 20 octobre 1591, le Royans est en fête. La famille de Sassenage règne en maîtresse sur la contrée depuis qu'elle l'a reçue en récompense de ses efforts pour avoir aidé jadis l'évêque de Grenoble à chasser les Sarrasins. Et elle va marier aujourd'hui l'une de ses héritières, la belle Marguerite. La future épousée est fille de noble Antoine de Sassenage, chevalier de l'Ordre du Roi, et de Louise de La Baume de Suze. Elle va pouvoir profiter de ses châteaux familiaux du Royans, dans ces solitudes si propices au renoncement et à la dignité, comme il sied à toute dame de bonne lignée. Et l'heureux époux ?

Il a pour petit nom Horace Guillaume et son grand nom est celui d'une illustre famille saint-marcellinoise, les du Rivail (dont une rue rappelle encore aujourd'hui le plus célèbres des siens : Aymar, conseiller au Parlement , juriste, écrivain prolifique et chantre latin du Dauphiné). Certes, on oubliera que le patronyme roturier de Rival s'est transformé au fil des siècles et des mérites en Rivail puis du Rivail... et après la Révolution en Durivail, la faute à la particule un peu dangereuse en ces temps là. Horace est le petit-fils du grand Aymar et le fils du vaillant Guillaume, "compain" de Lesdiguières et gentilhomme de la Chambre du Roi. Que voici d'heureux auspices pour une union !

Tordons vite le cou à une rumeur infondée, propagée à tort par des chroniques modernes : cette Marguerite de Sassenage là ne fut absolument pas la maîtresse du feu roi de France Louis XI. A l'heure du mariage, la Marguerite homonyme n'est plus de ce monde depuis plus d'un siècle. Ni les quatre filles (Jeanne, Marie, Isabeau et Guyette) qu'elle aurait données au prince au physique ingrat . Lassé de sa fiancée Marguerite d'Écosse, de sa femme Charlotte de Savoie, de sa maîtresse Phélisé Regnard, le Dauphin de France avait été séduit par celle qui feignit de rajuster sa jarretière à son passage. Non, rétablissons l'honneur de notre Marguerite : elle est sans taches et celui qui l'effeuillera n'est pas roi, mais seulement "roitelet" de La Sône et du vallon d'Argentenant, près de Murinais. Et la belle confirmera son aimable et pieuse âme en dotant les pères Minimes d'un terrain pour créer leur couvent au cœur de Grenoble, après une requête adressée au Connétable de Lesdiguières et avec l'autorisation royale. Enfin ses filles Marie et Anne auront quelque inclination pour la religion en prenant le voile ou en léguant des biens aux religieuses Visitandines.

Sans taches, vous dis-je ! Non mais ! Quoiqu'en cherchant, il y aurait bien... Quand on se risque à évoquer l'épisode, ça n'est qu'à mots couverts, tantôt avec gêne, tantôt en ricanant selon l'auteur. On dit que la belle Marguerite se languissait au sommet d'une tour du château de Pont-en-Royans. Guettait-elle son bel Horace ? On ne sait. Un orage s'abattit soudain sur les montagnes proches et un éclair zébra le ciel noir. Son hennin fit-il paratonnerre ? Benjamin Franklin n'était pas né pour nous l'expliquer. Toujours est-il que le tonnerre foudroya la damoiselle et la décharge la laissa choquée et... nue comme un vermisseau. Mais par bonheur vivante ; si ce n'est que la foudre lui ôta - outre ses vêtements - tous "poils honteux et toisons", selon la chronique d'alors. Nue comme un ver. Un coup de foudre qui en entraîna un autre quelque temps après, quand Horace du Rivail obtint sa main et tout ce qui allait avec. Ou presque... BG

Illustration :  Il s'en passa de belles à Pont-en-Royans

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 Vendredi 8 mai 2020 : La suite d'une série à la fois animalière, royale et dauphinoise ...

L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, déjà...

Antoine de Pluvinel et les chevaux du roi Henri IV

Dans le premier épisode de cette mini-série à la fois animalière, royale et dauphinoise, vous avez découvert les tourments d'Aymar de Chatte, chargé par le roi Henri IV de soigner l'éléphant qu'il a reçu en cadeau, puis de s'en débarrasser. Mission accomplie par le Chattois auquel Henri IV rend grâce : "Je prie Dieu, Monsieur de Chatte, qu’il vous ait en sa saincte garde". Il faut dire que le pays de Saint-Marcellin a les faveurs du bon roi Henri.  Par une lettre patente royale pour "contribuer aux bien et commodité du public saint-marcellinois", le bon roi  a autorisé la ville à tenir deux marchés hebdomadaires (mardi et samedi) et une foire par saison. Il intervient aussi en sa faveur dans d'éternels conflits de voisinage avec les puissantes cités alentour. Il dit avoir entendu la supplique de ce "petit terroir qui appartient entièrement au Roy".  Et décidément le Vert Galant semble ne jurer que par des Chattois pour gérer sa "ménagerie" : après l'éléphant à Aymar de Chatte, il a confié son cheval personnel et ses meilleurs destriers à son écuyer Antoine de Pluvinel, l'arrière-grand-oncle de Joseph-Antoine de La Baume de Pluvinel, installé à Chatte par son mariage avec Marie-Diane Alleman de Puvelin (contrat de mariage établi par-devant maître Simond, notaire de Chatte) qui lui donnera dix enfants qui fréquenteront le pays de Saint-Marcellin, dont le couvent des Ursulines pour trois des filles : Anne-Marie, Jeanne-Spirite et Marie.

Le Vert Galant et son écuyer ont le même âge et se ressemblent d'ailleurs traits pour traits : le front large, les paupières tombantes, le nez busqué, la bouche gourmande et la barbiche pointue. Et cette majesté qui sied aux hommes guettés par un destin hors du commun. Le nouveau roi comble son écuyer de charges, titres et bénéfices : chambellan, sous-gouverneur du dauphin Louis, précepteur du duc de Vendôme, gouverneur de la Grosse Tour de Bourges, la plus rentable parmi la quarantaine de tours louées en temps de paix, aux côtés de tours aux noms curieux :  Cresson, Margot, Bouffe-chou, Gardefort, Barbenoire, Sautereau... Pluvinel soigne et éduque les chevaux barbes ramenés d'Italie dont le fameux "cheval blanc" monté par Henri IV. D'où la célèbre devinette de nos cours de récréation : "Quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV ?" (en fait son cheval nommé Albe - qui désigne le blanc en latin - était... gris). Pluvinel préfère ces barbes aux chevaux turcs trop petits, aux espagnols trop nerveux, aux arabes trop rares, aux anglais trop fragiles, aux normands trop bien nourris... "Le cheval doit être considéré comme un être sensible et intelligent" assène Pluvinel. On dit de lui avec admiration : "Il sait réduire les chevaux en peu de temps à l'obéissance". Mais avec ses méthodes douces, de la voix et du geste : "Il faut être avare de coups et prodigue de caresses." L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, c'est lui (avant Robert Redford)...

Pluvinel fonde une Académie pour perfectionner la noblesse dans l'indispensable "exercice de monter à cheval". Outre l'équitation, les rejetons de la noblesse y apprennent la danse, la musique et la peinture. C'est sur un autre cheval barbe nommé "Le Bonnitte" que Pluvinel en son académie apprend l'art de monter au dauphin, le futur Louis XIII. Pluvinel, dont la devise affirme "le cheval est mon égal", en parle comme "le cheval le mieux dressé de la chrétienté". Après la conduite, le code : le maître complète la partie technique sur le terrain par des cours théoriques en salon, avec toute l'étiquette et la déférence requises, lors d'entretiens auxquels assistent le roi entouré de gentilshommes experts. Les cours de Pluvinel ont des airs philosophiques : "Que la bonté l'emporte sur la sévérité... la gentillesse est aux chevaux comme la fleur sur les fruits, laquelle ôtée ne retourne jamais".  Le blason de Pluvinel porte entre autres un "chevalier armé de toutes pièces galopant sur son cheval le tout d'or" et son cimier arbore "une tête et un col de cheval". Une passion dévorante.

La Cour lui confie l'organisation du célèbre Carrousel de 1612, sur la place Royale (future place des Vosges) inaugurée à l'occasion des fiançailles entre Louis XIII et Anne d'Autriche. Un triomphe équestre !  Pluvinel meurt en pleine gloire, le 24 août 1620 (dix ans après son bon roi Henri assassiné par Ravaillac), laissant six filles mais aucun héritier mâle. Son nom passera alors à ses neveux - les enfants de son frère aîné Jean -, à ses petits-neveux et à leurs descendants, dont les Chattois. Bien plus tard, vers 1850, la maison-forte des Pluvinel à Puvelin sera rachetée par Laurent Bachasson, un marchand de... chevaux. Elle existe encore (propriété privée). Nous avions l'occasion de la visiter et d'admirer les vieilles pierres patiemment remises en valeur par les propriétaires. Notons aussi qu'un autre descendant, Aymar-Eugène de La Baume Pluvinel, fut en 1909 le premier astronome à utiliser le télescope du Pic du Midi et à réaliser des clichés photographiques de la planète Mars. Les Pluvinel, précurseurs en tous genres ! Je vous laisse sur une dernière énigme : le nom ancien du quartier de Puvellin est l'anagramme parfait du nom de famille Pluvinel. Hasard ou destinée ? BG

Illustration : - Pluvinel à la baguette dans son académie

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Jeudi 7 mai 2020 : Le début d'une série à la fois animalière, royale et dauphinoise

Le descendant des seigneurs de Chatte en dresseur d'éléphant

Aymar de Chatte ferait tout pour son bon roi Henri IV

Entamons une mini-série à la fois animalière, royale et dauphinoise, même chattoise pour être précis. Revenons au 16e siècle, quand Giovanni Battista di Jacopo - surnommé le Rouquin florentin (à cause de la couleur de ses cheveux) - peint en l'honneur du roi François 1er un prémonitoire tableau intitulé "Éléphant au caparaçon", une allégorie de la royauté portant l'écu à la salamandre du roi. Mais point de pachyderme encore au château de Fontainebleau. Faute d’animaux vivants, on se contente de les figurer, en peinture, en sculpture, mais aussi en automate ou en pantin articulé. Il faudra attendre un demi-siècle pour que le symbole devienne réalité, avec l'arrivée en France d'un éléphant ramené pour la gloire du roi Henri IV. Les cabinets de curiosité exhibent bien quelques défenses d'ivoire comme raretés de la nature, mais là, un vrai éléphant, une "bête sauvage", la chose tient du prodige et attise une curiosité sans pareille ! La grandeur des oreilles, la hauteur des "jambes", la longueur de la trompe, et cette puissance extraordinaire, tout subjugue les visiteurs et rehausse le prestige royal.

A peine nommé roi, Henri IV a dû quitter Paris aux mains des catholiques pour se réfugier à Dieppe, fief protestant qui lui est tout acquis. D'autant que le Navarrais peut compter sur la fidélité sans faille d'un proche, exilé ici comme gouverneur, en charge de fortifier la ville et d'y former avec de riches négociants la compagnie de Monts en vue de préparer la colonisation du Canada pour la juteuse traite des fourrures. Il est d'une vieille famille dauphinoise et a pour nom Aymar de Chatte. Il a de qui tenir : son arrière-grand-père était Humbert de Clermont-Chatte, seigneur de Chaste (Chatte), de Saint-Lattier et de La Sône ; son grand-père Jacques - seigneur de Chatte - était gentilhomme ordinaire de la chambre de François 1er ; et son père François, baron de Chatte, commandait la noblesse du Dauphiné. Avec cinq frères et trois sœurs, Aymar se retrouve sans terre et revêt le modeste habit noir marqué de la croix blanche à huit pointes des frères de Saint-Jean de Jérusalem, un ordre religieux, hospitalier et militaire. Malgré le vœu de chasteté, il aura plusieurs enfants naturels (que son roi s'empressera de doter de pensions) et orientera sa carrière loin de la bure, devenant ambassadeur de France en Angleterre puis commandant de la flotte franco-portugaise au service du roi Don António? Avant d'accoster à Dieppe où il accueille son roi à la tête de cinquante hommes d’armes.

Le dimanche 9 juin 1591 débarque à Dieppe  un navire marchand chargé à pleines soutes de marchandises et d'épices en provenance des Indes et d'Afrique : "Il revenoit de Guinée et en apportoit des raretés, parmi lesquelles il y avoit un éléphant de cinq ans", sans doute une éléphante, moins farouche qu'un mâle, soignée par "un nègre de la côte d’Afrique". Si le bateau est passé par les Indes, l'animal semble bien venir d'Afrique. Les Dieppois commercent ainsi depuis trente ans et s'aventurent jusqu'au fleuve Sanaga (Sénégal). L'éléphant sera offert en cadeau au roi... qui charge son bien-aimé gouverneur de s'en occuper, quitte à "faire payer ce qui sera de besoin". Voilà Aymar de Chatte en dompteur d'éléphant ! Henri IV écrit : "Nous désirons que l’éléphant qui nous a été amené des Indes soit conservé et gardé comme chose rare et qui ne s’est encore vue en cestuy royaume". Il ignore que dès l'an 802 Charlemagne reçut pareil encombrant cadeau du calife Haroûn ar-Rachid, héros des contes des Mille et une nuits (on lui prête un harem de 2.000 femmes !) mais d'une impitoyable férocité envers ses opposants ambitionnant d'être "calife à la place du calife". Abul-Abbas était un rarissime éléphant blanc, et ce cadeau éclipsa tous les autres, clepsydre, soieries et pierres précieuses. Et que plus tard, en 1255,  le roi Saint-Louis, de retour de la septième croisade, avait ramené un autre éléphant, offert à Henri III d'Angleterre. Dans les Cours d'Europe, l'éléphant devint un présent apprécié. La diplomatie de l'éléphant, pour sceller des accords ou bonifier des relations.  Après tout, notre 21e siècle a bien connu l'apogée de la diplomatie du panda, une pratique chinoise ancestrale qui menaça un temps l'espèce.

Aymar va tenter de se dépêtrer du cadeau en concluant un marché avec Abraham de Grandrue, un Flamand installé ici : "Avons convenu pour la nourriture dudit éléphant le prix de vingt sols pour jour, sans y comprendre le louage d’une chambre, étable, et jardin pour accommoder ledit éléphant, qui seront payés séparément, avec les couvertures et autres ustensiles... Et lui avons accordé que les deniers qui proviendront des personnes qui voudront voir ledit éléphant demeureront à son profit". Mais ce coût grimpe au fil des mois, alors que les recettes de visite échappent à Monsieur de Chatte. Il va suggérer au roi une astuce : offrir l'animal à un autre souverain. Grandrue tente de conserver sa "poule aux œufs d'or" - si l'on me permet cette métaphore animalière - mais le roi donne de la voix : "Ayant entendu que la reine d’Angleterre, madame ma bonne sœur (Élisabeth 1ère lui apporte un soutien militaire), auroit agréable un éléphant, je lui en ai fait présent". La reine déchantera vite mais Aymar peut souffler ; le 30 septembre 1592, le négociant Ottywell Smith embarque l'éléphant vers la ménagerie de la tour de Londres où il ne fera pas de vieux os. Henri IV le remerciera d'un laconique : "Je prie Dieu, Monsieur de Chatte, qu’il vous ait en sa saincte garde". Mais là ne s'arrêtent pas les relations animalières du roi avec son "public saint-marcellinois" (suite au prochain épisode). BG

Illustration :  - L'éléphant comme symbôle de puissance royale 

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 Mercredi 6 mai 2020 : La fine d'une série sur la course à pied...

A vos marques pour le Tour de Saint-Marcellin !

Une course pédestre anime les rues de la ville  à l'été 1936, en plein congés payés

Cent quarante ans après le premier exploit du coureur Michel Villemereux au Champ-de-Mars à Paris en 1796 (voir nos épisodes précédents), c'est une autre course à pied organisée sur le même modèle qui va animer un autre Champ-de-Mars bien plus proche de nous : celui de Saint-Marcellin, en juillet 1936. Les deux semaines de congés payés par travailleur viennent juste d'être votées il y a quelques jours, et c'est l'euphorie partout dans les classes laborieuses de cet entre-deux-guerres qui s'ignore encore. On a donc organisé en hâte une course populaire : le Tour de Saint-Marcellin. La course à pied séduit les foules. Jules Ladoumègue n'est pas étranger à cet engouement : vice-champion olympique du 1500m en 1928 et détenteur de nombreux records du monde, il est alors à son zénith.

Le petit Julot a été marqué par la vie : son père est mort tragiquement juste avant sa naissance, écrasé par des billes de bois ; et juste après, sa mère meurt, brûlée vive chez elle. Surmontant ce destin tragique, l'apprenti jardinier, à force de volonté et d'entraînement, est devenu cet athlète que le monde entier applaudit et dont la foulée aérienne caresse les pistes en cendrée. Qui la vu courir ne peut oublier cette foulée aérienne et magique. Quelques mois avant le départ du Tour de Saint-Marcellin, près d'un demi-million de personnes se sont amassées dans Paris pour le voir descendre les Champs-Élysées dans un enthousiasme indescriptible. Tant de monde pour un seul homme ! Mais celui qui affirmait "J’ai besoin de courir, comme j’ai besoin de respirer" est radié à vie par la Fédération sans possibilité d'appel pour avoir reçu une prime d'exhibition (de 100 francs, soit 15 euros actuels) : "On m'a brisé les jambes", pleura-t-il. Et la presse de le soutenir : "Ces chercheurs de poux dans la crinière des lions reprochent au grand champion d’avoir touché de ses mains un peu de l’argent que ses jambes faisaient gagner aux organisateurs de ses exhibitions".

Tous les concurrents du Tour de Saint-Marcellin rêvent de l'imiter. Depuis le départ du Champ-de-Mars, trois boucles sont tracées en ville : l'une pour les Pupilles (enfants) sur un kilomètre, qui parcourt la Grande Rue et traverse la place d'Armes ; une autre pour les Juniors (souvent issus du club de rugby du SMS), qui longe les anciens remparts sur deux kilomètres ; une dernière enfin pour la course des as sur six kilomètres, qui s'éloigne vers Chatte avant de revenir pour un circuit triomphal en ville, entre deux rangées de spectateurs debout ou attablés aux terrasses des cafés qui ponctuent l'étape. Les enfants ont ouvert la compétition : s'ils s'inclinent devant Verdet du Grand-Lemps, les jeunes Saint-Marcellinois - seconds par équipes - réalisent un joli tir groupé avec Romestin 2è, Carrat 7è, Barrand 9è, Reynaud 12è, Dumas 13è, Deroux 14è, Pellat 17è ou Cerutti 19è (quoi, on ne trouve pas trace du président de CMI !). En Juniors, seul Ageron (8è) sauve l'honneur local, les autres étant relégués très loin. Vient le moment tant attendu... M. Rousset, le starter, képi sur le crâne et pistolet en main, donnera le départ à onze heures pile, un moment bien choisi : après la messe et avant l'apéritif.

Le peloton piaffe d'impatience ; le coup de feu libère les énergies. Après la Saulaie et l'avenue de Provence, un crochet à gauche pour traverser la voie ferrée - ouf, aucun train ne passe ! - et retour vers la Rivalière par l'ancien chemin de La Sône. Puis ils dévalent les rues : avenue du Vercors, place de la Gare, rue Aymard-Durivail, boulevard Gambetta, rue de Beauvoir, Grande Rue (où attend mon père, âgé alors de 11 ans), boulevard Riondel, rue Brenier de Montmorand, route de Lyon, croisée de Murinais, avenue de Chavozan. Cinq hommes se sont détachés, tous de Chabons, club phare de l'époque (mais que fait CMI ?). Le sprint final devant le gymnase les départagera : Pina devance Bobin, Merloz, Robin et Brizard. Ils reçoivent le challenge par clubs, une magnifique statue en bronze offerte par la ville. D'autres lots sont distribués ; de l'alimentaire : tabac, limonade, biscuits, vins, saucissons... et de l'utile aussi, cadeaux des commerçants et de généreux mécènes de 1936 (la situation n'a pas changé en 2020, les présidents de clubs cherchent toujours des sponsors ; d'ailleurs moi-même, à ce propos...) : la librairie Glénat, les biscuits Chardon, les magasins de nouveautés Rojat, Bois frères, Dandel et Michat, les cafés Rozant, Pellat et la Terrasse, les liqueurs Monnet et Philibert, le limonadier Blanc, le bijoutier Méry, le quincaillier Rodet, la droguerie-orthopédie Riban et l'imprimerie Cluze, qui édite le Mémorial de l'Isère. BG

Photo : Sous les ordres du starter au Champ-de-Mars

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 Mardi 5 mai 2020 : La suite d'une série sur la course à pied...

La course à pied change le cours d'une vie... en 1798

"Des jeunes gens partant au même signal pour courir sans presque toucher la terre"

L'épisode précédent vous a permis de découvrir - pendant que nos villages dauphinois forment de futurs soldats - les premières "Olympiades de la République" en 1796 et 1797 à Paris, lointains ancêtres de nos Jeux Olympiques. Et de faire brièvement connaissance avec le jeune grenadier Michel Villemereux, déclaré vainqueur de la première épreuve de course à pied au détriment du carabin Jean-Joseph Cosme, de l'école de Santé parisienne dirigée par le sieur Thouret. Mais pour éviter tout litige, la course à pied, épreuve phare de cette Olympiade de 1798 (qui sera la dernière), va bénéficier de deux améliorations exceptionnelles - des premières mondiales ! - sur la grande esplanade du Champ-de-Mars à Paris complètement réaménagée pour accueillir des centaines de milliers de personnes : l'utilisation du chronométrage mécanique et du système métrique décimal tout juste adopté. Le chronomètre mis au point par l'horloger Abraham-Louis Breguet est manié par Alexis Bouvard, jeune astronome à l’Observatoire National à Paris, placé à l'arrivée, pendant qu'un aide est posté au départ avec une "montre marine" (un chronomètre de Louis Berthoud). Quant à la longueur du mètre, elle est établie comme "égale à la dix millionième partie du quart du méridien terrestre" sur la recommandation de Condorcet, mathématicien et politicien arrêté peu avant pour une critique de la Constitution, et conduit en prison où on le retrouvera mort deux jours plus tard.

On fait saliver le public avec des joutes artistiques et littéraires, et des épreuves sportives comme la lutte, remportée par le boucher Oriot, venu de la rue de la Grande-Truanderie ; et les courses de chevaux ou de chars à l'antique dont les vainqueurs (Alexandre Dubost, ancien officier lyonnais du Génie pour les chevaux, et le Parisien Théodore Chaponel pour les chars) et leurs suivants se partagent les prix d'excellence, que décrit le Journal des débats et des décrets édité chez Beaudouin en l'An VII : de beaux lots des manufactures françaises tels un vase en porcelaine de Sèvres, une sucrière en argent, une horloge de chez Michel, un fusil enrichi d'argent, une paire de pistolets à double détente, un sabre orné d'or... Le plus beau des lots est réservé au vainqueur de la course à pied : une montre à répétition en diamants montée sur bague créée par le Genevois Auzière de la Manufacture de Besançon qui sonne tous les quarts d'heure lorsqu'on presse sur un poussoir. Et pour l'honneur, les gagnants sont salués par les airs martiaux d'un orchestre et les vivats du public, puis portés en triomphe jusqu'à "l'autel de la Patrie" qui tient lieu de podium. Vient enfin le moment tant attendu. Près de l'Ecole militaire, des piquets ont été plantés sur la pelouse et des cordons tricolores y sont tendus, traçant une interminable ligne droite qui sera le juge de paix de la "course d'endurance" (on parlerait aujourd'hui de sprint). La distance est mesurée très précisément à  251 mètres (et 40 centimètres) ; et le temps du vainqueur sera déterminé au dixième de seconde près par différence entre les deux chronomètres de départ et d'arrivée, le tout validé par procès-verbal. La photo-finish attendra.

La foule piaffe d'impatience, d'autant que le favori est cette année encore au départ : le jeune soldat Villemereux, promu sergent-major . Ses adversaires, jaloux de ses précédentes victoires, ont en vain demandé son exclusion, ce qui décuple la motivation du grenadier. Entre la barrière des Thermes et l'autel de la Patrie, les qualifications ont rassemblé 150 concurrents, répartis en dix séries. Villemereux ne s'est guère employé pour gagner la sienne et le meilleur temps est réalisé dans la 8ème série par le dénommé Ribé qui s'est épuisé en 33 secondes et cinq dixièmes. Les dix vainqueurs - vêtus d'un habit blanc ceinturé de flanelle bleue et chaussés de sandales de toile - reçoivent une plume rouge à piquer dans leur bonnet. Précédé d'un roulement de tambour, le coup de fusil du départ de la finale fait sursauter les milliers de spectateurs. Les journalistes des gazettes, plumes en main, chantent "la foulée décisive de Michel Villemereux, sans presque toucher la terre". De fait, le soldat se détache irrésistiblement et l'emporte dans le temps record de 32 secondes et sept dixièmes. Un record remarquable vu l'équipement du coureur et la piste en terre, et gravé à tout jamais puisque cette course ne sera plus disputée... Une idée pour animer le Trigolo de CMI avec une tentative de record ? Derrière lui viennent Élie-Nicolas-Stanislas Piette, employé de trésorerie, et un autre grenadier Louis Régnier.

Un ballon planant dirigé par des aérostiers fait forte impression dans le ciel. Salves d'artillerie, feu d'artifice, musiques militaires, bals et banquets attendent encore les spectateurs "pour prolonger les jouissances de cette délicieuse journée où tout s'est passé dans le plus grand ordre", plastronnent les autorités. Villemereux a gagné la montre et une accolade du ministre de l'Intérieur, et sera promu lieutenant des grenadiers puis capitaine et officier de la Légion d’Honneur. Tout ça un peu grâce à ses talents de coureur. Il épousera Louise-Élizabeth Décret qui lui donnera un fils né le 6 mai 1803 : Joseph, boursier au lycée Napoléon, sera lauréat chaque année du concours général, et fera de très brillantes études passant par l'École polytechnique et l'agrégation des sciences. Professeur de mathématiques au collège royal d'Amiens, censeur du collège d'Orléans, proviseur du collège de Tournon puis des lycées de Strasbourg et de Besançon, il finira recteur d'académie puis inspecteur général de l'enseignement primaire. Et vous hésitez encore à faire de la course à pied ? BG

Peinture d'époque : Villemereux a pris la tête du peloton de course  

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Lundi 4 mai 2020 : Le début d'une série sur la course à pied...

Gilbert Romme, inspirateur oublié de la course des Jeux Olympiques

De Romme à Saint-Romme, quand l'un disparaît l'autre apparaît

A l'aube de l'An IV de la République née des cendres de la Révolution, une agitation honorable règne à Saint-Marcellin. Antoine Brenier de Montmorand vient d'être choisi comme maire de la cité et il vante "la sublime Constitution, qui fait l'objet de notre admiration et qui va régénérer la France". Par précaution, on a fait jurer aux fonctionnaires "qu'ils vouaient une haine éternelle à la royauté et un attachement sincère à la République".  La ville prépare les grandes fêtes populaires qui vont émailler l'année. Mais la première campagne d’Italie menée par un Corse au nom imprononçable - Napoleone Buonaparte-  oppose l'armée de la République française aux forces de l'empire autrichien et du royaume de Sardaigne. Il faut des soldats à cette armée et nos villes doivent en former. A Vinay, l'agent municipal Pierre Foity enregistre des naissances en masse qui viennent grossir une population qui tend vers les 2400 habitants. A Tullins, à l'angle de la porte de Fures et de la rue de Parménie (autrefois nommée rue du Terray), le chemin du Tir est une sente en pente raide où les écoliers viennent parfaire leur éducation militaire et exercent leur adresse au fusil en visant le talus : "L'exercice physique du citoyen permettra de sauver la patrie". Le Corps législatif vient de voter une loi sur la conscription militaire "pour une paix utile et glorieuse pour la République, avec la résolution inébranlable de repousser par la force toute insulte faite à la dignité du peuple français". Mais loin d'ici, et il nous faut pour une fois quitter notre Dauphiné, ce sont d'autres sports de compétition qui renaissent, dont la course à pied, sport qui m'est cher comme vous le savez peut-être.

En ce 1er vendémiaire qui est le premier jour de l'an IV (22 septembre 1796), l'effervescence gagne le Champ-de-Mars à Paris où plus de 300.000 personnes se sont massées pour assister à la «Première olympiade de la République». C'est au député auvergnat Gilbert Romme que l'on doit cette création de "jeux publics rapprochés de l'olympiade des Grecs" Avec son corps chétif, son visage épais sous une calvitie précoce que dissimulent mal des rouflaquettes pendouillantes, il n'a pourtant guère l'aspect d'un grand sportif. Il est aussi à l'origine du calendrier révolutionnaire dont la nomenclature des noms de mois a été proposée par Fabre d'Églantine. En guise de merci, la Convention le fera arrêter. Condamné à mort, il se poignardera avant de monter dans la charrette pour l'échafaud en criant : "Je meurs pour la République !" Son idée sera reprise un siècle plus tard par le baron Charles Pierre Fredy de Coubertin, bien aidé par l'Isérois Henri Didon, ancien séminariste du Rondeau à Grenoble, et triple médaillé en 1855 aux «Jeux olympiques du Rondeau». Romme ne sera pas sanctifié mais clin d'œil de l'histoire, c'est aussi en septembre 1796 que naît à Roybon Henri Saint-Romme, fils de notaire et futur député.

Pour vous raconter la suite de l'histoire, je vais m'appuyer sur deux ouvrages anciens : "Les Annales patriotiques et littéraires de la France, et affaires politiques de l'Europe", un journal libre édité en 1796 à Paris chez Buisson ; et le "Bulletin décadaire de la République Française n°3, décade de Vendémiaire An VII", un opuscule de 24 pages imprimé en 1798. Et sur un tableau trouvé au Musée de la Révolution française à Vizille où le peintre Girardet détaille les faits avec minutie. L'ouverture de la première Olympiade de 1796 est dédiée à la paix et à la fécondité. Les jeux débutent par une joute nautique dans un bassin en bord de Seine, puis suivent la lutte dans une arène, une course de chevaux remportée par le citoyen Turieux, un défilé de chars à l’antique tirés par quatre chevaux. La course à pied réunit 350 coureurs qui vont disputer sept séries de qualifications dont seul le premier ira en finale. Une lutte sans merci d'où émergent les sept finalistes.

La finale offre au public une haletante lutte au coude-à-coude entre deux concurrents du même âge, au-dessus du lot : l’étudiant Jean-Joseph Cosme (de l'école de Santé) et un grenadier de 19 ans : Michel Villemereux. A l'arrivée, les deux touchent le poteau final quasiment en même temps, sous les yeux des gardes armés, baïonnette au canon. Embarras des commissaires dans leur tente blanche. Qui a gagné ? Personne n'est d'accord. On donne d'abord deux vainqueurs ex-aequo. Mais il ne sera pas dit qu'un soldat doive partager. Finalement, l’étudiant recevra le deuxième prix et le soldat des grenadiers à pied empochera le premier prix. Embrouillamini... Ces jeux s'achèvent par un feu d’artifice et une fête populaire qui dure toute la nuit. Une deuxième édition en septembre 1797 reconduira le même programme en moins grandiose. C'est dit, pour 1798, il faut atteindre des sommets et prévoir tous les cas de figures pour éviter les contestations. Deux améliorations exceptionnelles - des premières mondiales - vont consacrer ces jeux, sur la grande esplanade complètement réaménagée pour l'occasion. Suite au prochain épisode... BG

Gilbert Romme n'avait pas vraiment un physique de sprinter

Le pauvre Romme ne verra pas sa première Olympiade

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Dimanche 3 mai 2020

Tout ça à cause de l'église de Vatilieu...

Édouard-Melchior Romiguière et Jean Rebut, bâtisseurs oubliés

L'église de Vatilieu est le point de ralliement de certains trailers ou marcheurs de CMI. Mais savent-ils le point commun entre l'église de Vatilieu, l'hôpital de Saint-Marcellin, l'hospice de Vinay, le clocher de Saint-Sauveur ? Outre le fait que ces édifices soient situés en Sud-Grésivaudan, ce qui serait trop facile. Vous donnez votre langue au chat ? Vous n'êtes vraiment pas les seuls, rassurez-vous. Notre histoire du jour va vous donner la solution à cette angoissante question. Il faut remonter à plus d'un siècle, à la rencontre d'un homme que l'histoire a injustement oublié : Édouard-Melchior Romiguière. Son nom, certes, ne fleure pas trop le parler dauphinois. On l'imagine plutôt sorti des pays du sud. Une romiguière désigne en occitan un lieu couvert de ronces et de broussaille. Pourtant cet homme est né le 18 mai 1845 à Vienne, en Isère, et il va s'efforcer de combattre ronces et de broussaille pour faire place nette à ses constructions.

Car c'est un architecte. Membre du conseil des bâtiments civils de la Drôme et architecte de ce département à partir de 1882, c'est lui qui va notamment coordonner la construction de ces "maisons d'écoles" qui fleurissent partout avec l'avènement de Jules Ferry au ministère de l'Instruction publique. Il construit ainsi trente-cinq écoles, agrandit l'hôpital de Saint-Marcellin, construit l'hospice de Vinay et restaure la préfecture de la Drôme. A la fleur de l'âge et au sommet de son art, il est nommé le 20 novembre 1889 inspecteur des travaux diocésains. L'évêque de Valence a réussi à le détourner de ses projets civils dans un climat tendu entre République et religion.

Il faut dire qu'on ne peut guère résister à Monseigneur Charles Cotton (qui restera trente ans à son poste jusqu'à la loi de séparation des églises et de l'état en 1905) : il est noté dans un rapport secret du ministère des Cultes "parmi les membres les plus remuants et les plus actifs de l'épiscopat" et qualifié de "redoutable évêque" ; alors que certains de ses confrères sont taxés de "mauvais, douteux, hostiles". On ne le confondra pas avec un autre Charles Cotton, poète et auteur en 1676 des "Instructions pour la pêche de la truite ou de l'ombre en eau claire" dans le Manuel du Parfait Pêcheur. Rien à voir... Ce Cotton là ne fait pas dans la dentelle ! Il fait l'admiration du pape Pie X et la crainte de ses opposants.

Romiguière oeuvrera donc pour Monseigneur en tant qu'architecte diocésain (tout comme le Roybonnais Alfred Berruyer en Isère), ce qui ne l'empêchera pas d'être nommé officier d'académie le 19 août 1897. Il va ainsi restaurer les églises et construire les clochers de Cras, Saint-Sauveur, Penol, Le Grand-Serre et Parnans. Souvent avec l'aide du maçon vinois Rebut. Et rebâtir les églises de Rencurel (un temps menacée d'effondrement en raison d'un sous-sol instable), de Saint-Pierre-de-Bressieux ou de Vatilieu. Cette dernière église, dédiée à Saint-Martin, offre un curieux clocher à la cime octogonale en forme de tour de guet. Un ultime clin d'oeil de Romiguière ? Mais la construction s'avère un gouffre financier pour le maçon vinois Jean Rebut - secondé par son fils Louis -  qui a sous-estimé le coût du transport des pierres depuis la carrière de Rovon. Ce qui met l’entreprise à mal, car Monseigneur et Vatilieu rechignent à payer. Louis Rebut ira s’installer en Algérie où la France accorde des concessions. Il s’établit dans la province de Constantine,. C’est là qu’il épouse Anne-Louise, venue des Hautes-Alpes, qui lui donne deux fils : Théodore et Auguste. La famille revient à L’Albenc à la déclaration de guerre de 1914. Louis reprendra la maçonnerie au bas de l’échelle, secondé de son fils Théodore qui prendra la direction à son tour, embauchant des ouvriers. A Vinay, Rebut bâtira le collège, le gymnase, la piscine (aujourd’hui remplacée). Et le stade de la Saulaie à Saint-Marcellin, les salles polyvalentes de Saint-Pierre-de-Chérennes et de Notre-Dame-de-l’Osier. Tout ça à cause de l'église de Vatilieu. BG

Photo BG : -  Vatilieu, son église et son clocher signé Romiguière

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Samedi 2 mai 2020

Des lits de délits

Amour ne fut pas toujours qu'un saint

Si Amour était un saint (et aussi un martyr, les deux vont parfois par paire), Adultère fut un démon. Vers la fin du 14e siècle, notre Dauphiné se distingue par une diversité de sanctions dans ce domaine bien particulier. C'est que l’adultère constitue pour l’Église un péché grave que deux des dix commandements condamnent : le 6e avec "Tu ne commettras pas d’adultère" et le 9e avec "Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui" (dont on a prudemment retranché la suite un rien mysogine aujourd'hui : "ni son esclave, ni son bœuf, ni son âne"). La faute est perçue par les juristes et moralistes comme la racine du mal et du désordre des familles. Plus tard, le vaudeville reposera sur le même triangle infernal : le mari trompé, la femme et l’amant. Car la femme est supposée instigatrice du "pêché de luxure" qui se hiérarchise en degrés tels infidélité, stupre, inceste, rapt, sacrilège, bestialité... j'en passe et des pires ! "Tout le savoir d'une  femme doit se borner à tenir sa maison et à obéir à son mari ; seules les femmes soumises gagnent le paradis". J'en entends plus d'un soupirer : "Va dire ça à ma femme"... Mais l'adultère est condamné de manières différentes selon les contrées.

Dans les campagnes où la tentation moins courante, la justice se contente d'infliger une amende minime au contrevenant... si bien que certains succombent souvent à l'adultère sans épuiser leurs bourses. Et que l'on ne voit ici aucun sous-entendu grivois... Mais en ville, le juge est moins bienveillant. Pourtant, selon les cas, la sanction est accommodante. On ne parle pas de l’adultère dans la vie de Cour, où rois et princes s'arrogent le droit d’entretenir des maîtresses en toute impunité. Un mariage noble n'est point affaire de sentiments et l'amour courtois ne peut être trouvé qu'outre-lit. Par chez nous, en Viennois et Valentinois, on se tire de ces mauvais draps (là-encore, pas de sous-entendu... quoique) par le paiement d'une amende de cinq sous. Mais certaines cités accueillent le Malin et ses tentatrices plus que d'usage. Et les magistrats ont bien compris l'intérêt qu'on pouvait en tirer : à Grenoble, la "redevance" grimpe à cent sous si le coupable est pris en flagrant délit. Selon le niveau social, le magistrat ferme les yeux ou ne condamne que la femme, fille d'Ève par qui vient le péché. Pardi !

A Valence, chacun des fautifs s'acquittera de soixante sous. Et lorsque le couple adultère rechigne à payer illico, les gens d'armes déshabillent les deux fautifs et les font courir en ville tout nus, sous leurs coups de fouet pour vivifier l'allure. A Moirans et dans d'autres cités proches, les deux coupables sont placés nus et dos-à-dos sur la croupe d'un âne, avec une pancarte autour du cou dénonçant leur péché ; et ce pilori ambulant court les rues pour stigmatiser la honteuse conduite. En cas de récidive, on risque le bannissement... Plus expéditifs, certains maris trompés se font justice eux-mêmes. Le cocu est de tous les charivaris : on lui dédie des saints patrons, Arnoul et Gengoul, et aussi des attributs (les cornes), des couleurs (bleu et jaune, les couleurs du Dauphiné, damnation !) et une confrérie : les Cornards.

Auparavant, le traitement réservé à l'infidélité conjugale en Dauphiné était encore plus curieux. A Vienne par exemple, la justice récompensait la délation. Qui prenait  les coupables en flagrant délit - ou amenait la justice à constater de visu - recevait en prime le lit ayant abrité les coupables ébats. Cette juridiction fit que beaucoup déménagèrent vers des villages plus compréhensifs. Puis on vit éclore des clans de "chasseurs de primes", à l'affût du moindre petit écart de conduite. Et parmi eux, nombre de vieilles filles excellant dans cette chasse et moult vieillards acariâtres. Ce qui aboutit à une conclusion étrange : les célibataires eurent leurs maisons emplies de lits inutiles et des couples durent coucher par terre. En 1361, la justice, pas sotte, comprit vite devant l'accumulation des lits et délits qu'elle aurait meilleur compte à réclamer des sous. BG

 

Illustration : L'adultère est souvent puni d'une balade à dos d'âne

 

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Vendredi 1er mai 2020

 

"Je ne conçois pas en vérité qu'un tel pays soit resté inconnu"

Ainsi parlait Stendhal lors d'un périple incognito en Sud-Grésivaudan

Les offices de tourisme de notre région lui en sauront gré. En chantant les louanges de nos paysages et de nos villages, l'illustre écrivain Stendhal apportera sa petite pierre à l'édifice. Mais pour l'heure, en ce chaud mois d'août 1837, Stendhal arrive chez nous sous un déguisement de marchand de fer bougon, soi-disant parisien et embarqué à Romans dans la patache qui grimpe depuis le pont suspendu de la Sône vers le massif du Vercors. Dans le criard gémissement des roues sur la  pente caillouteuse, l'homme passe inaperçu, si ce n'est cette habitude de griffonner sans cesse sur un carnet. Pourquoi le Vercors pour ce promeneur solitaire qui n'a adressé la parole qu'à son voisin, le marchand drapier Buisson ? Officier démissionnaire du 6e régiment de Dragons, l'homme fut intendant militaire puis consul en Italie, avant de connaître la célébrité littéraire sous le nom de Stendhal.

Dans notre montagne, ce voyageur discret pourrait être reconnu comme "l'Henri", le fils du Chérubin Beyle comme on dit ici, austère avocat au Parlement mais dont la famille a des attaches dans le Vercors. La Bourne annonce Pont-en-Royans. Les passagers descendent un à un de la lourde voiture, se dégourdissent les jambes et se frottent les reins. Seul l'un d'entre eux tarde à descendre, rédigeant quelques lignes sur son carnet couvert de cuir. On pourrait y lire ce jugement sur les  maisons suspendues : "Ce village est placé là au bout du monde, tout à fait contre un rocher à pic. Les maisons sont blanches, fort petites et couvertes d'un toit fait avec des pierres blanches. Tout cela se détache sur un rocher gris foncé tirant sur le rouge. Rien de plus singulier".

Monsieur Buisson l'amène sur le haut pont enjambant la Bourne. L'écrivain est impressionné : "Il faut monter sur le pont, qui est en plein cintre et fort élevé, pour jouir de l'ensemble. La Bourne a bien trente-cinq mètres de large. Rivière célèbre dans le pays pour la transparence et la beauté de ses eaux, elle traverse le village en grondant, forme plusieurs cascades et court vers l'Isère".  Stendhal déguste à midi la spécialité locale : les  truites. "Les meilleures sont tachetées de points rouges et pèsent au moins une livre". Mais le convive se méfie de l'eau, car il a vu que la Bourne sert un peu d'égout naturel en contrebas :  "Le long de chaque maison, on aperçoit certains petits tuyaux qui descendent jusque dans la rivière et on voit tout à côté, sur les fenêtres, de petits seaux en bois, suspendus chacun à une chaînette de fer passant sur une poulie, et à chaque instant, avec ces petits seaux, les habitants, sans avoir de mauvaises pensées, puisent dans la rivière l'eau dont ils ont besoin". Prudent, il annote : "A ce repas je n'ai bu que du vin". En route à nouveau.

L'équipage traverse l'ancien domaine de chasse des Dauphins de Beauvoir : "Au retour de Pont-en-Royans, j'ai traversé rapidement la forêt de Claix, et ensuite Saint-Marcellin qui a un joli boulevard". Nos platanes du cours de l'Hôpital (boulevard Gambetta) charment ce touriste écologiste avant l'heure : "En province, la vue des arbres rafraîchit l'âme... Mais il faut que ces arbres ne soient pas mutilés et taillés par les ordres de monsieur le Maire". Attention ! Au relais de poste, on change d'attelage et le carnet révèle : "Six heures sonnaient comme je changeais de chevaux à Saint-Marcellin; j'ai pu encore aller coucher à Tullins chez M. Gruizard, maître de poste". En chemin, il magnifie la vue sur la vallée de l'Isère depuis Cras : "Je ne conçois pas en vérité qu'un tel pays soit resté inconnu..." Le gastronome apprécie la bonne chère de Gruizard : dinde farcie, pigeon braisé, gigue de chevreuil, pâtés de canards et civet de lapin arrosés de vins épais. Il a l'appétit d'un bon Dauphinois d'adoption, et même "archi-Dauphinois" comme il se plut à qualifier son père. Ainsi se termine le passage de l'illustre écrivain qui écrira d'ailleurs à sa soeur  : "Après toi (et CMI) ce que j'aime le mieux, c'est la vallée du Grésivaudan"... Enfin, il paraît qu'il aurait dit ça. BG

Illustration :  - Ce marchand de fer n'est autre que Stendhal

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Jeudi 30 avril 2020

Mille ans à Rencurel

Une foi chevillée dans un roc branlant

Un petit clin d'œil à notre groupe du CMI Royans-Vercors-Coulmes avec cette histoire. Tout allait pour le mieux à Rencurel, dans ce petit royaume du Vercors si près des cieux, jusqu'à ce jour de 1980 où, après une litanie d'hivers glaciaux et d'étés trop secs, des fissures apparaissent dans la voûte et sur des piliers de l'église. Ces fentes vont en croissant et se multipliant au fil de la rudesse du climat. L'église est en péril ! Au début de l'année 2002, devant l'ampleur des dégâts constatés, la mairie prend sagement un arrêté municipal de fermeture au public et plus aucune cérémonie ne peut être célébrée. Pourquoi en est-on arrivé là ? Un peu de géographie et de géologie avant d'aborder l'histoire...

Des études géotechniques menées sur le terrain par des spécialistes confirment que ces désordres sont dus à une déficience des fondations. Plusieurs facteurs se conjuguent : limons argileux souples, présence de tombes sous les fondations, sols soumis à l'alternance du gel et du dégel à l'angle nord-ouest. Les travaux urgents tels que la reprise des fondations et le confortement de la partie menacée (par des plots jointifs ancrés en terre) sont une charge titanesque pour une commune de montagne, même aidée des subventions publiques et d'une maîtrise d’oeuvre confiée à un cabinet d’architectes spécialisé. Dans le même temps, des habitants  de bonne volonté de Rencurel et du Vercors  - soutenus par les élus locaux et régionaux - créent un comité de sauvegarde dans le but de collecter des fonds pour aider au financement des travaux. Ce comité est intitulé "Association église Pierre Vigne", du nom de ce missionnaire apostolique qui mourut ici en juillet 1740 et fut béatifié par le pape Jean-Paul II ; le village ardéchois de Boucieu-le-Roi - où il édifia un monumental chemin de croix  de trente-neuf stations dispersées sur deux cents hectares - garde vivace le souvenir de celui qui châtiait son corps sous un rude cilice de crin et ne voyageait qu'à dos de mulet.

La noble famille de Rencurel apparaît dans les cartulaires dès l'an 1125, puis sont mentionnés le mandement et le château, édifié sur une motte pour contrôler la vallée de la Bourne et le Vercors. C'est à cette époque que la petite église originelle de Rencurel a dû être édifiée sur un promontoire rocheux, sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste. Les années passent... D'après la carte de Cassini, quatre siècles après, il ne subsiste du château qu'un fort ruiné, au-dessus du village de La Balme, dont les murs épais sont écroulés et enfouis sous une végétation touffue.

A la fin du 19e siècle, l'église vétuste et modeste est démolie et reconstruite en plus grand, dotée de deux bas-côtés enserrant la nouvelle nef. Un bel ouvrage qui s'étend sur le terrain disponible alentour et dont les fondations sont creusées dans des limons et en partie dans le sol d'un ancien cimetière. On ignore encore que ce détail sera crucial plus d'un siècle après. Pour l'heure, l'église est dotée de deux grosses cloches, puis de six petites constituant un carillon entier, dont le clavier mécanique à tendeurs de type malinois - la ville belge de Malines était renommée pour son école royale de carillon - a été miraculeusement conservé (certes en mauvais état). C'est cette église que tous, croyants ou non, voudraient aujourd'hui faire revivre. BG

Illustration DR :  - Au temps de la construction de l'église

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Mercredi 29 avril 2020

Le monde bleu de Monsieur Guimet

Qui a dit que je ne connaissais que le vert et l'or (du maillot de CMI) comme couleurs ? 

Je vais parler cette fois du bleu... Le Musée national des arts asiatiques (plus couramment nommé Musée Guimet), rénové en 1997, est au cœur de la connaissance des civilisations asiatiques et rassemble d'immenses collections d'arts parmi les plus célèbres au monde, notamment en objets archéologiques, objets d'arts anciens et archives photographiques ou sonores provenant d'Asie du Sud-Est, de Chine, du Japon, de Corée, d'Inde, d'Afghanistan et Pakistan, d'Asie centrale, d'Himalaya... Des chefs d'œuvre mais aussi des objets d'un quotidien oublié, disparu ou menacé. Pourquoi vous parler de ce musée et de contrées aussi éloignées de votre cher Dauphiné ? C'est que l'on doit cette institution artistique à une famille de notre région : les Guimet. Commençons par la genèse, le grand-père, Jean Guimet, ingénieur de première classe du Corps impérial des Ponts et Chaussées à 18e siècle ; il a en charge les travaux du port de Marseille, où plusieurs thèses techniques s'affrontent ; lui souhaite une enclave spécialisée, cernée d'un mur d'enceinte et débarrassée de toute habitation, pour faciliter l'arrivée à quai des vaisseaux ou leur sortie vers la mer.

Son fils Jean-Baptiste - né le 20 juillet 1795 à Voiron - suit la veine paternelle ; après de brillantes études, il entre très jeune (18 ans) à Polytechnique et en sort diplômé en 1816, avec pour spécialité la chimie. Une place l'attend dans l'administration des Poudres. Une carrière "pantouflarde" semble l'attendre. Mais son mariage en 1826 avec Zélie Bidauld va changer la donne. Elle est la fille du peintre Jean-Pierre-Xavier Bidauld, qui vient d'exposer plusieurs fois au Salon de Paris, et la nièce du peintre Jean-Joseph-Xavier Bidauld. Or ces artistes lui font part d'un souci fort préoccupant quant à leur art : la raréfaction et la cherté du bleu outremer, couleur d'un bleu profond, extraite de la pierre fine de lapis-lazuli. Cet outremer à la teinte vive d'un bleu chaud, tant prisé en peinture (et aussi dans les textiles) mais devenu hors de prix. Plus cher que l'or ! Car la pierre broyée provient de lointaines carrières d'Afghanistan, importée d'au-delà des mers (d'où son nom d'outremer). Et l'indigo des Indes extrait des feuilles d'un arbuste tinctorial des régions chaudes ne le remplace pas.

La Société pour l'encouragement de l'industrie nationale propose alors en vain depuis quatre ans un prix de 6 000 francs à qui découvrira un procédé industriel pour créer un outremer artificiel négociable à moins de 300 francs le kilo (soit mille fois moins cher que l'outremer naturel). les silicates d'alumine entraient naturellement dans la composition du lapis-lazuli naturel. Guimet part du principe que des silicates d'alumine entrent dans la composition du lapis-lazuli et il va chercher à synthétiser ce composé chimique à partir d'une autre matière abondante localement et bon marché qui contient ces mêmes silicates d'alumine : l'argile. Bingo ! C'est le gros lot ! En 1828, Jean-Baptiste Guimet décroche le prix, à la barbe du chimiste allemand Christian Gottlieb Gmelin qui allait arriver aux mêmes conclusions. Le bleu Guimet est à disposition des peintres, mais aussi des blanchisseries et papeteries. Guimet peut quitter les Poudres et crée sa propre fabrique à Fleurieu-sur-Saône, près de Lyon dont il est bientôt élu conseiller municipal. En 1855, il participe avec Henry Merle à la création de la société chimique Henry Merle et Compagnie, ancêtre du groupe Pechiney.

En 1860, c'est son fils Émile Guimet qui va diriger l'entreprise. Profitant de la fortune familiale, ce jeune et riche érudit entreprend de lointains voyages. L'Extrême-Orient le fascine, l'Égypte et la Grèce l'enchantent ; cap sur un tour du monde pour ses 40 ans, en 1876 : du Japon, de Chine, d'Inde, il commence à ramener des caisses entières d'objets d'art (ces pays ne sont pas regardant sur l'exportation artistique), collections qu'il fait partager au public en les présentant à Lyon trois ans plus tard dans un musée inauguré par Jules Ferry. Pour donner un écrin de choix à son amour de l'art asiatique, il vend le bâtiment lyonnais à une société frigorifique qui le transforme en Palais de Glace (avec patinoire, qui fera faillite) et fait construire un musée à Paris, inauguré en 1889. Prélude au Musée national des arts asiatiques - Guimet à Paris et du musée d'histoire naturelle - Guimet à Lyon. Ou comment la couleur outremer donna naissance à un musée internationalement reconnu. Commandeur de l'ordre impérial du Trésor sacré du Japon, décoré de la Légion d'honneur, humaniste et patron social  - il crée un fonds destiné aux indemnisations des accidents du travail et aux retraites, anime une fanfare destinée à l'éducation ouvrière -, il disparaît en 1918, à la fin de la guerre.  BG

   

Illustration : - Jean-Baptiste Guimet   

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Mardi 28 avril 2020

Une attestation de déplacement dérogatoire... il y a quatre siècles

Pas question de sortir librement de Tullins ou encore moins d'y entrer

Le confinement vous a obligé à remplir moult attestations de déplacement dérogatoire chaque fois que vous mettez un pied hors du domicile. Vous avez peut-être pesté - c'est le cas de le dire - contre cette formalité, pourtant la formule n'est pas nouvelle et elle fut en vigueur déjà il y a quatre siècles. Des mesures très strictes étaient prises en Dauphiné (et sur Tullins) aux temps mortels de la peste, notamment dans la première moitié du 17e siècle. A Tullins, un Conseil de Santé formé de notables - le châtelain, les consuls, les officiers - interdisait les sorties et les entrées à Tullins, "afin que personne n'y ait entrée ni passage" sauf autorisation ; et encore en respectant une "quarantaine" de dix-huit jours et "en rapportant un billet de santé bien attesté des heures de leurs séjours et passages, à défaut de quoi l'entrée sera refusée". Les instructions du gouverneur du Dauphiné, le duc de Lesdiguières - pair de France et lieutenant général pour le Roy -  concernant le pays de Tullins sont explicites concernant l'obligation de "faire une garde exécutée par les habitants notables pour empêcher qu'il n'y ait aucun commerce avec ceux des lieux infects (infestés) autour desquels seront établies des barrières hors desquelles il sera inhibé (interdit) aux habitants de sortir". 

On ignore alors - et l'on mettra encore des siècles à l'identifier grâce aux travaux en 1894 d'Alexandre Yersin, un bactériologiste franco-suisse travaillant pour l'Institut Pasteur - que la maladie mortelle de la peste est due à une bactérie portée par le rat, animal très sensible au bacille pesteux, et propagée par son parasite, la puce. Des concurrents pour les modernes chauve-souris et pangolin, transmetteurs chinois - contre leur gré - du coronavirus. Nos ancêtres, croyant bien faire ou suivant les prédications des apprentis-sorciers d'alors, font même tout le contraire de ce qu'il faudrait faire : par superstition, ils exterminent les chats, pourtant seuls ennemis des rats, et accessoirement, ils brûlent vifs quelques Juifs, accusés de corrompre l'eau des puits. Les portes ouvertes dans les remparts de la ville de Tullins sont fermées et gardées. Finie la clef des champs ! Tout le monde est confiné derrière les hauts murs. Et l'étranger de passage n'est pas le bienvenu, fut-il un voisin, surtout en cette période d'épidémie où la méfiance et la crainte redoublent devant les centaines et milliers de victimes que la peste sème sur son passage en vagues successives.

Des monumentales portes de la ville, ouvrant vers les contrées voisines, il ne subsiste aujourd'hui que les vestiges de deux d'entre elles : celle de Fures et celle de Saint-Quentin, aussi dite du Trouil (ou Treuil, qui désigne alors un moulin). Disparues celles du Pontet (ou de Poliénas), de Challamand ou de Vergus. Intéressons-nous à la plus grande d'entre elles, celle de Fures. Jadis perçant les premiers remparts de pierre du château et de la vieille ville, elle permettait la sortie vers les vignes et les champs au nord, en direction de Fures, de Chépy, de Vourey et de Moirans. Côté bourg, elle permettait d'accéder à une ruelle montante, dite "rue des Pierres", bordée de maisons parmi les plus anciennes de la ville, qui constituait un des axes principaux de circulation (sur l'ancienne voie romaine). Ce que vous aurez bien du mal à croire, vu sa pente et son étroitesse actuelle. Les archives la décrivent comme "tendante de la porte de Fures" et signale son pavage en pierres tirées de l'Isère et du ruisseau du Rival… d'où son nom. Elle fut la dernière rue à résister au goudron avant de s'incliner il y a quarante ans, non sans fendre le bitume d'une rigole centrale en beaux pavés rouges.  

La porte de Fures d'aujourd'hui n'est pas de bois, ni de pierre, du moins plus tellement. Et vous n'aurez pas besoin de la pousser pour voir ce qui se passe derrière. Car il ne reste que quelques vestiges de ce qui fut au Moyen Âge l'entrée principale de la cité. On peut imaginer sa taille au vu de la hauteur et de l'épaisseur des pans de murs et de l'ancrage de voûte qui subsistent. On remarquera au passage de curieux volets cintrés aux ferrures courbes, percés de trous en triangles. Cette fenêtre a sans doute été percée pour une boutique ouverte une fois la paix et la santé retrouvées. J'ai identifié sur une pierre de cette ancienne porte de Fures une discrète inscription gravée à la pointe du couteau avec la date 1626, à une hauteur correspondant au poste de garde de cette porte (nul répertoire patrimonial n'en fait mention, car elle est difficile à repérer). Sans doute un garde qui s'ennuyait. Son chef était tenu d'avertir les autorités "soigneusement de quatre en quatre jours de ce qui arrivera au fait de la santé". Lors d'autres épisodes de peste au siècle suivant, des sauf-conduits ou laisser-passer délivrés par les autorités ont refait leur apparition, permettant à quelques notables de sortir librement de villes "où il n'y a aucun soupçon de mal contagieux". BG

Photo BG : Vestiges de la porte de Fures à Tullins

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Lundi 27 avril 2020

Ne nous soumets pas à la "dentation"

Mais délivre-nous du mal quand même, maître Giroud

En confinement, vous avez du mal à trouver un dentiste ? Je vous en conseillerai bien un, mais justement, il n'a lui-même plus mal aux dents depuis longtemps... Plût au ciel que ce Giroud-là ne fut pas un de mes ancêtres. Car le mal dont celui qu'on appelait le "dentateur" prétendait délivrer est l'un des plus  douloureux et mal connu de son époque. C'est vers l'an 1700 que François Giroud, "maître-expert en dentation", s'installe à Saint-Marcellin avec sa panoplie d'instruments aux doux noms d'oiseaux et d'autres gentils animaux, sans doute pour faire oublier la douleur qu'ils vont engendrer : pélican, bec-de-corneille, langue-de-carpe, pied-de-biche, bec-de-corbin, bec-de-cigogne... Sans oublier les déchaussoir, poussoir, davier, pinces, brosses de crin ou foret à archet dont le seul nom suffit à glacer le sang. Les clients ne se bousculent pas encore. Ils préfèrent d'abord recourir à la médication populaire, à la poudre de pierre ponce ou de corne de cerf, aux drogues de pavot.

Ou encore, ils implorent Sainte-Apolline (dont une dent serait exposée comme relique sacrée au monastère de Parménie). L'hagiographie nous apprend que cette vierge et martyre aurait été capturée par les sbires de l'empereur d'Égypte Dèce, qui l'édenteront avec des tenailles et la menaceront du bûcher si elle ne reniait pas sa foi. Elle pria pour que ceux qui l'invoqueraient ne souffrent plus des dents... puis elle se jeta d'elle-même dans les flammes. Depuis, on l'invoque dans nos campagnes pieuses contre le "ver dentaire", mystérieux petit animal qu'on imagine alors la cause des maux de dents : "Sainte-Apolline, belle et divine, sur ma parole, ô mal, détourne-toi ! Si c'est un ver, aussitôt il mourra". Je ne vous garantis pas que l'effet de cette formule magique a résisté au temps ; une visite chez votre dentiste serait peut-être plus appropriée...

Maître Giroud, notre dentiste saint-marcellinois, sait extraire en (relative) douceur toute dent cariée d'un coup habile de son pélican, et il vous en coûtera seulement neuf sols, bien moins cher que pour faire la barbe, administrer une purge ou pratiquer une saignée. Ce pélican à manche en bois est pourvu d'un solide crochet et ressemble au  "tiretoire" de nos tonneliers dauphinois qui s'en servent pour placer les cercles métalliques autour des tonneaux. D'ailleurs, le vin rouge sert à apaiser les gencives douloureuses, comme le sang de crête de coq. Le dentateur suit le conseil ancien d'Ambroise Paré, sommité en la matière : "Véritablement, il faut être bien industrieux à l'usage des pélicans, à cause que, si on ne sait pas aider, on peut facilement jeter trois dents hors la bouche, et laisser la mauvaise dedans". Les talents de François Giroud s'exercent en l'hospice de la rue de Beauvoir. La technique est drastique : pour empêcher le patient de s'agiter, de se sauver ou de mordre, il faut lui coincer la tête entre les genoux du dentateur : "Premièrement, devant que d'arracher des dents, il faut que le malade soit assis bas, ayant la tête entre les jambes du dentateur".

Mais notre dentateur affronte une concurrence redoutable et sans vergogne : l'arracheur de dents. Ce charlatan itinérant opère sur la place publique. Il baragouine un galimatias où se bousculent le piémontais, le français, le patois, pimenté de mots latins pour faire sérieux. Son serviteur - pour ne pas dire son complice - vante les mérites des élixirs que ces larrons vendent préalablement à toute extraction de dents, pour soulager la douleur... et la bourse du malade. La technique est rôdée : un comparse joue le premier patient pour inciter les naïfs à suivre. L'arracheur a caché une dent toute prête dans une pochette contenant du sang de poulet. Sous prétexte d'examen, il introduit sa main dans la bouche du prétendu malade et y laisse le paquet. Après une lampée d'élixir, il reste à faire semblant de toucher la dent avec un bâton, une paille ou la pointe d'un couteau avant que le patient crache sans douleur apparente aux yeux des badauds ébahis une dent et du sang à pleine bouche. Il faut faire vite : si l'arracheur est passé par ici... il ne repassera jamais par là. Pas fou ! D'où l'expression populaire : "Menteur comme un arracheur de dents". Maître Giroud devra compléter son activité dentaire en étant aussi chirurgien, barbier et apothicaire. Il faut bien vivre. Et aucun malade n'est là pour s'en plaindre.  BG

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Illustration : Menteur comme un arracheur de dents ?

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Dimanche 26 avril 2020

Le tunnel du Mortier

Un rêve olympique vite éboulé

Les amateurs de montagne de CMI connaissent bien Autrans et Montaud, deux villages de montagne que des sentiers oubliés ont longtemps reliés. Nos ancêtres ont le pied agile et le dos solide. Mais profitant de l'aubaine des Jeux Olympiques d'hiver de Grenoble en février 1968, une route a été créée pour rejoindre rapidement à partir de la vallée de l'Isère la station d'Autrans (Vercors Nord) où se dérouleront les épreuves de ski de fond, de biathlon, de saut à ski et de combiné nordique. Le percement du tunnel du Mortier permet de traverser l'imposante barre rocheuse qui veille en sentinelle sur le massif. Un gain de temps très appréciable. Il faut faire vite, très vite même, et les travaux sont menés rondement. Il en est de même partout dans la région avec la construction du nouvel Hôtel de ville dans le parc Paul-Mistral de Grenoble d'un nouvel Hôtel de police, d'une nouvelle gare ferroviaire, d'une nouvelle gare routière, de l'hôpital Sud (à Échirolles), d'Alpexpo, du Palais des Sports, de la Maison de la culture, de la patinoire Clemenceau, du Village Olympique, des trois tours, du stade et des installations olympiques...

Pendant que Michel Fugain s'affaire à composer péniblement un hymne officiel pour ces Jeux, que l'ORTF tire ses cables vers une provinciale Maison de la Radio et de la Télévision  et que Jean-Claude Killy n'est pas encore un héros national, la route départementale 218 étire ses lacets neufs sur les contreforts du Vercors. On met certes un peu de temps à voir le bout du tunnel, dans tous les sens du terme, mais rallier le Vercors post-olympique deviendra un jeu d'enfant, ou presque. Officiellement, la route ne sera inaugurée que bien après les Jeux par le préfet Verger. Après le village de Montaud, puis les hameaux des Muets et des Coings, la civilisation laisse place à la nature sauvage... et indomptée. Si indomptée qu'elle va vite se rappeler au souvenir des hommes qui l'ont blessée à grands coups de bulldozers et d'explosifs : le 30 janvier 1971, moins de trois ans après son ouverture, un pan de falaise s'abat dans un immense fracas à la Combe Noire ; c'est un effondrement très important, estimé à 50.000 m3. Le service des routes est sur les dents pour déblayer et réparer : il faudra encore dix-huit mois pour purger la cicatrice de départ de roches instables et entamer une opération de reprofilage. La route peut rouvrir enfin. Ouf !

Mais vingt ans après, rebelote : le 20 avril 1992, un nouvel effondrement (estimé à 20.000 m3) se déclenche à quelques hectomètres en amont du premier, sous le sommet de la Buffe. La route est emportée sur une centaine de mètres et c'est toute la falaise qui menace maintenant. Paysage de chaos. Il faut se résoudre à fermer la route à la circulation et quelques tentatives pour relancer des travaux n'aboutiront jamais, l'investissement serait colossal : les diverses études réalisées concluent qu'il faudrait percer un nouveau tunnel plus bas, à une altitude de 1295 mètres (au lieu de 1370m), mais plus long, donc assorti de normes de sécurité draconniennes et coûteuses. Par le versant autrannais, l'accès routier reste possible jusqu'au tunnel... ce qui explique qu'à l'automne 2000 (puis périodiquement ensuite), une rave party trouve abri dans le tunnel. Les falaises renvoient au loin l'écho de la musique. Depuis, les services de la DDE ont barré la voie par de gros rochers.

L'accès est toujours possible à vélo ou à pied jusqu'aux éboulements pour admirer prudemment le paysage ou randonner dans le massif, le pas de la Claie ouvrant sur les sommets ; et la route du côté de Montaud est à peu près carrossable jusquà l'aire d'envol des deltaplanes. Il m'arrive parfois (hors confinement) de grimper vers la Buffe, modeste falaise perchée du Vercors qui offre au conquérant des paysages sauvages ; on a les Everest qu'on peut. Mais qu'au détour d'un sentier débouchant sur les hauteurs, on voit paraître sur la petite route dont le goudron s'effrite par plaques un camion semi-remorque immatriculé en lointaine Russie, la scène a de quoi surprendre. La faute à un GPS certainement venu lui-aussi de l'Est, là où la situation curieuse de cette route interrompue n'a pas encore franchi les frontières. Et allez expliquer à un chauffeur furibard ne parlant que la langue de Tchekhov que cette route qu'il vient de suivre sur près de quinze kilomètres - pensant à un raccourci - ne mène finalement nulle part et qu'il va falloir songer à effectuer un périlleux demi-tour dans la forêt. Je voudrais bien vous y voir... BG

Photo : Le tunnel du Mortier en hiver

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Samedi 25 avril 2020

Huit mois d'hiver et quatre mois d'enfer

L'année était rude en montagne jadis

La Montagne étant une spécialité de CMI, il faut que j'en parle... Dans nos montagnes de jadis, qui ne sont pas encore ce Vercors d'aujourd'hui, l'existence est rude : de la naissance, en passant par l'école, le mariage, le travail et même jusqu'à la mort , tout est  difficile. Le climat complique tout. Déjà pour venir au monde, si l’accoucheuse n'arrive pas à temps et souvent en l’absence du père occupé ailleurs, l'enfantelet doit compter sur sa courageuse mère et sur la chance pour éviter les maladies infantiles et les accidents. Puis sur le choix des parrain et marraine de baptême  pour garantir sa sécurité future. Le mariage aussi est une aventure et les époux oent souvent une différence d’âge conséquente : en ces lieux de solitude, il ne faut pas être regardant sur l'âge ou la condition du promis, les terres possédées ou travaillées par la famille du fiancé, la dot et le trousseau de l'épousée, les grands-parents à prendre en charge sous son toit... Il est interdit de languir ou de soupirer !

Le travail est quotidien, éreintant, impérieusement rythmé par les saisons et le ciel. Pour la femme : le poulailler, les cochons, les fromages, le jardin, la cuisine, le pain, le ménage, le linge, le feu à entretenir, courir à la source ou au "bachasson" (bassin creusé dans un tronc d'arbre), les enfants à élever... Tous les jours que Dieu fait, sans répit ni relâche. Pour l'homme : les travaux des champs et des bois, la culture, l'élevage de la vache ou des chèvres, la cueillette, la moisson, la vendage, la chasse parfois... Le seigle, l'avoine, les pommes de terre, le foin, tout presse quand c'est l'heure ; l'été est si court, et l'hiver si long qui arrête toute vie extérieure. Huit mois d'hiver et quatre mois d'enfer ! Chaque parcelle de bonne terre, fut-elle lointaine ou pentue, est exploitée. Parfois, les gelées tardives ou les orages violents détruisent les récoltes, ravagent le peu de terre arable et la famine guette.  Léonie écrit ainsi à la Noël de l'an 1884, dans sa maison croulant sous plus d'un mètre de neige depuis des semaines : "l’hiver, je suis dans la neige pendant six mois, mais enfin j’ai mes enfants pour me tenir compagnie et un brave mari qui travaille bien".

Un travail d'esclave de la terre en fait, car on n'a point le sou pour louer les bras d'un domestique payé vingt francs le mois. Ou acheter des fanfreluches au colporteur qui traverse la montagne avec sa marmotte sur le dos. Et descendre à la foire de Pont-en-Royans, à la vogue de Vinay ou au marché de Saint-Marcellin est un luxe exceptionnel qui doit composer avec la neige et l'état des chemins. Déjà qu'il est compliqué d'aller à la messe à l'église du village, et que monsieur le curé fait les gros yeux aux absents... L’aide des enfants est indispensable, pour la garde des vaches, des poules ou des chèvres, la surveillance des frères ou sœurs en bas âge, les menus travaux ; donc l'école passe au second plan. Et quand bien même on voudrait y aller, si tant est qu'elle dispose d'un instituteur ou d'une maîtresse d'école, il faut parcourir des lieux sur de mauvais sentiers, dans la froidure souvent, et exposé aux bêtes sauvages.  "On a tué un ours ici ; il était bien gros et on l'a vendu a Grenoble 180 francs. Un des chasseurs a payé bien cher cette chasse : son fusil a éclaté et lui a presque tout emporté la main".

Car l’isolement des masures ou des hameaux est souvent la règle. Recevoir une lettre montée par le facteur est un événement considérable ! Les nouvelles du pays parviennent au compte-goutte et avec retard. Pas le droit d'être malade, car le docteur n'est pas à côté. La grande épidémie de coqueluche au printemps 1878 a emporté nombre d'enfants des montagnes. De simples fièvres deviennent mortelles pour les faibles et les vieillards. Et même après le dernier souffle, la mort est un souci : le curé arrivera-t-il à temps pour les derniers sacrements ? Et où enterrer le défunt ? Si le village n'a pas de cimetière, il faut descendre le corps dans la vallée. De Malleval à Cognin, par les étroites et pentues gorges du Nan, le dernier voyage est encore une épreuve pour la famille. Et il faudra attendre si le sol gèle à pierre fendre, car la pioche du croque-mort sera sans effet. Rude vie d'antan ! BG

Illustration :  - Neige et glace : l'hiver en Vercors

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Vendredi 24 avril 2020

Coup de bourrin et gallinette cendrée

Spécialités de Saint-Hilaire du Rosier ?

A l'heure du confinement, il faut remettre au goût du jour des jeux anciens, bien loin de l'électronique actuelle et de son cortège de solitudes ; il en est un, collectif et festif, qui a fêté plus d'un siècle de services : le baby-foot ! Ou le « football de table », pour faire français. Comme pour le football "de stade", il existe une Fédération française et une Fédération internationale organisant une Coupe du Monde. Gageons que l'on y parle peu de corruption et de dessous de table tant les moyens financiers, les egos et les enjeux y sont infiniment plus modestes. Les meilleurs joueurs du monde du baby-foot sont à chercher du côté de l'Europe et des Etats-Unis, mais les stars de la discipline n'engrangent pas des millions de dollars ou d'euros en contrats juteux. Les tenants du titre en Coupe du Monde sont le Luxembourg par nations, et l'Autrichien Benjamin Willfort en individuels, succédant au Belge Frédéric Collignon et à l'Autrichien Kevin Hundstorfer, champions incontestés de la dernière décennie, les Zidane et Messi des quatre barres de ce "billard chinois".

La création du baby-foot donne lieu à controverse, la France et l'Allemagne s'en disputant la paternité à la fin du 19e siècle, à grands coups de brevets. Parmi les initiateurs de ce jeu, on cite souvent l'industriel français Lucien Rosengart, plus connu pour son entreprise de construction automobile mais aussi mécanicien de génie, spécialiste des vis et écrous, inventeur du boulon inoxydable, producteur de fusées pour les obus, créateur de l'éclairage de vélo, et fabricant de canots à moteurs. Le baby-foot, divertissement de café, a conquis pratiquement le monde entier, devenant un jeu de compétition. Certes, il a fallu en adapter et uniformiser les règles pour tous les pays, sachant que chaque joueur, chaque café ou chaque famille "inventait" souvent son propre règlement, à son avantage bien sûr. Aujourd'hui, ces règles internationales incontournables facilitent l'arbitrage. Pourquoi vous parler du baby-foot dans cette rubrique ?

Parce qu'une entreprise du Sud-Grésivaudan, la société Clerget à Saint-Hilaire-du-Rosier, se spécialisa dans ce secteur d’activité suffisamment rare ici : le jeu, et plus particulièrement la fabrication du célèbre baby-foot qui a occupé et passionné jadis nombre d’adolescents dauphinois en mal de parties acharnées dépassant souvent le cadre des loisirs. Georges Clerget en fut l’initiateur et le dirigeant. Cette industrie démarre après-guerre en 1945, dans un grand vent d’espoir et de liberté retrouvée. On peut se demander pourquoi cette fabrication ici ? L'explication est plutôt prosaïque : elle devait rentabiliser et exploiter les déchets des nombreuses scieries alentour, fournissant à peu de frais une matière première abondante. Rien ne se perd, tout se transforme ! Sur leurs huit barres, les défenseurs, demis et avants de chaque équipe s’activent devant les gardiens, stoïques sous la mitraille. Pour l’emporter en trois manches gagnantes, nos adolescents d'alors (ou leurs parents en cachette) multiplient les « pissettes » (tirs des ailiers), les « gamelles » (balles entrées et ressorties du but), les « roulettes » (rotation avant ou après la frappe), les « râteaux » (déviations de la balle) selon le dialecte fleuri des joueurs. Mais toute tentative de distraction ou d’intimidation reste - théoriquement -  interdite. De même que les « reprises », les « coups de bourrin » et autres « Congolaises ».

Hélas, l'aventure Clerget s’achèvera une dizaine d'années plus tard face à la concurrence de modèles étrangers à bas coûts de production et à robustesse éphémère. Il reste quelques fabricants français, souvent anciens ou familiaux, tels Petiot, René Pierre ou la Rolls de la table : la Bonzini, en bois de hêtre, acier et aluminium, avec un modèle handisport. Une des cinq marques accréditées au niveau mondial. Contribuant aussi à donner de la couleur à ce jeu, les noms des coups - autorisés ou tolérés selon les parties - fleurissent encore dans les mémoires :  le « coup du buffle », « la Panenka » (geste que l'on retrouve aussi au football, lors du tir d'un penalty), « la gallinette cendrée » ou le « coup de la grand-mère » !  BG

Photo BG : - Des parties endiablées  (CMI en stage Montagne)

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Jeudi 23 avril 2020

Comme un ouragan !

Un cyclone ravage le pays de Vinay en 1897

Ce dimanche 1er août de l'an 1897 a débuté dans une chaleur très lourde, poisseuse, sous un ciel tourmenté et chargé d'électricité. Les vaches tournent en rond, renâclent, les chiens aboient sans raison. Tout a commencé au nord, dans le Lyonnais et le Beaujolais. Peu après le lever du soleil, un orage épouvantable s'est déchaîné sur les communes : à 8 heures du matin, la pluie s'abat à pleins seaux sur les sols asséchés, entraînant la bonne terre dans des flots furieux qui tracent leur lit en grandes déchirures dans les rues ou les champs. Puis vient la grêle "tombée avec rage pendant vingt minutes" avertit le journal Le Courrier de Lyon ; des grêlons parfois gros comme le poing, qui, poussés par le vent violent, brisent presque toutes les vitres, ravagent les récoltes. "On estime que les deux tiers de la récolte sont perdus", avancent les premiers experts agricoles dépêchés sur le terrain : "Actuellement il est encore difficile d'apprécier, même approximativement, les dégâts causés. Bornons-nous à dire pour le moment que les espérances de nombreux vignerons ont été gravement  déçues par les orages". Et pour cause, les vignes en coteaux, ravinés par les eaux, sont emportées dans le magma boueux. Et celles des plaines ont les ceps noyés dans la fange et les futures grappes ont été hachées menu. Un vrai désastre !

Mais la tempête va descendre vers le sud-est, sans perdre de sa vigueur. La veille au soir, la foudre est tombée sur les bâtiments du liquoriste Camus, et a pulvérisé l'étage de la maison : "Une fenêtre a été projetée avec violence dans l'appartement et une cloison en briques a été complètement renversée". Le mur est même passé d'un bout de la pièce à l'autre, aussi léger qu'un fétu de paille. Partout, les dégâts matériels sont considérables. Et au fil des heures, les villages sur son passage subissent cet orage d'une force démentielle, poussé par des vents furieux et escorté d'une véritable trombe de pluie et de grêle. Voilà la catastrophe qui aborde le département de l'Isère dans la soirée. Pour le malheur de nos ancêtres, le vent va s'engouffrer dans le couloir que constitue la vallée de la Basse-Isère (on ne parlait pas alors de Sud-Grésivaudan). Et les sbires d'Eole l'accompagnent dans la nuit qui tombe. Les témoins décrivent "une pluie diluvienne mêlée de grêlons et des coups de tonnerre qui se succèdent sans interruption".

Or c'est le vent qui va achever la sale besogne, alors que les vergers s'ornent d'arbres fruitiers en feuilles, en fleurs ou en fruits, promesses de récoltes salutaires pour la vie nos ancêtres. Là encore, il faut recueillir la parole des témoins abasourdis : "Un cyclone épouvantable s'est abattu dans la nuit sur notre région. Quelques communes de notre canton, principalement de la rive gauche de l'Isère, ont beaucoup souffert". Un à un, les villages entendent se déchaîner la tempête et hurler les vents qui couchent tout sur leur passage et font voler les toits. Les communes de Cognin, Rovon, Saint-Gervais, La Rivière, Saint-Quentin sont successivement dévastées par la violence de l'ouragan : "Nos superbes plantations de noyers, la fortune du pays, sont renversées". Plus bas, à Saint-Just-de Claix, Saint-Romans ou Izeron, c'est le même carnage et la même dévastation. Puis la tempête franchit la rivière Isère et punit l'autre rive.

Beaulieu est noyé, les coteaux sont ravinés et la plaine a beaucoup souffert. Enfin, l'ouragan aborde à Vinay ; et c'est  principalement le hameau de Bouchetière qui enregistre les plus gros dégâts. Il faudra des mois, voire des années, pour s'en remettre et tenter d'effacer les traces et les souvenirs : "Les pertes sont incalculables, on cite des propriétés où pas un arbre n'est resté debout devant le passage du cyclone". Les populations sont consternées. Mais un mois plus tard, le ciel tombe à nouveau sur les têtes, selon le même scénario : un orage très violent frappe d'abord Lyon, les pentes de la Croix Rousse sont de véritables torrents, les maisons du centre sont inondées, la foudre tombe quatre fois sur le paratonnerre de l'Hôtel Dieu, allume instantanément toutes les lampes électriques puis fait fondre tous les fils, plongeant certains quartiers dans l'obscurité la plus totale. Les câbles de tramway sont coupés en grandes gerbes de feu... Les voies ferrées sont noyées ou arrachées. Et l'orage atteint ensuite l'Isère. C'est Voiron qui paie le plus lourd tribut en Isère : la Morge menace de dévaster la ville et la ligne de tramways est détruite. BG

Image : - Les vergers qui avaient été traités ont été dévastés

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Mercredi 22 avril 2020

Têche et Beaulieu : deux sœurs ennemies

Séramo de Vézy écrira leur histoire

Après des décennies de rivalités ancestrales, après des années de chicaneries, après des mois d'enquêtes et de procédures, voici enfin que la commune bicéphale dite de Têche-et-Beaulieu (abritant deux paroisses distinctes, dépendantes de celle de Vinay) vient d'être autorisée par décret du 12 mai 1881 signé par le ministre de l'Intérieur et des Cultes, Monsieur Constans, à constituer deux villages distincts, séparés par le ruisseau du Vézy. Une population comptant alors un millier d'âmes se retrouve écartelée de part et d'autre de cette frontière virtuelle ayant longtemps déchiré deux sœurs ennemies. Quelques années plus tard, à l'aube du printemps naissant de 1897, une figure de cette "déchirure du Gua" s'éteint, avec la fierté de voir son œuvre accomplie au bout d'un demi-siècle de résistance à Beaulieu, malgré le sous-préfet de Saint-Marcellin et les descentes des gendarmes  : Angélique Séraphie Clerc, fille d'un paysan de Marcilloles et devenue ardente Beaulieuraine par son mariage avec François Moyet, a contribué à remettre debout la petite chapelle Saint-Jaime (encore visible et rénovée aujourd'hui) et à édifier une nouvelle église où elle usera de son influence et de son fort caractère pour faire nommer un curé à demeure.

Son époux, décédé bien avant en 1860, n'avait pas été épargné non plus par ces rivalités intestines entre paroisses voisines. François Benjamin Blaise Moyet, qui avait été élu maire, a été révoqué de ses fonctions. La cause ? Il a fait sonner la cloche du minuscule sanctuaire de Saint-Jaime (qui a reçu une relique sacrée du pape Pie IX). Le vent en a porté le son moqueur jusqu'au coteau voisin. Plainte a été déposée pour "réunions et sonneries illicites assorties d'abus d'exercice de culte et de prières publiques dans une chapelle privée". On a brandi la menace de procès-verbal,  d'amendes et de fermeture de la chapelle ! Monsieur Moyet a beau argumenter de son droit à réunir sa famille dans un lieu privé, et à faire sonner une cloche en dehors des heures d'offices religieux habituels à Têche ou à Vinay... Madame Moyet a beau alerter l'évêque ou le pape... Rien n'y fait. La justice ne voudra pas entendre. Ce n'est que quatre années après la mort de M. Moyet que le  curé Brun de Têche-et-Beaulieu procède à la première cérémonie à la grande satisfaction des "insurgés".

Avec le temps, tout s'apaise. Bientôt, un curé est nommé à Beaulieu, qu'on a tiré des montagnes isolées d'Oisans pour s'assurer de sa neutralité : le curé Bonnet débarque donc à l'automne de l'an 1893 et s'attire la sympathie ici, "malgré les hostilités et indifférences de quelques-uns". Il distribue à la sortie de la messe du dimanche des exemplaires du journal La Croix, pour vivifier la foi locale, s'attirant cependant quelques remarques acerbes. Mais les braises qui dorment sous la cendre ne se réveilleront plus. Le 26 novembre 1899, clin d'œil au passé, le curé Bonnet fait baptiser une cloche fondée par le prestigieux atelier Paccard à Annecy et nommée Marie-Antoinette, sous la présidence du vicaire Bourgeat, suppléant l'évêque Amand-Joseph Fava, décédé depuis un mois, et en présence  des archiprêtres Rousset de Saint-­Marcellin et Bouchon de Vinay. Le curé Isemein de Têche a été invité pour effacer un passé encore douloureux.

A cette cérémonie, un des trois fils Moyet, Benjamin, appartenant aux Oblats de la Bienheureuse Vierge Marie (installés à Notre-Dame de l'Osier) est invité pour prononcer le discours inaugural. On ne l'a pas choisi par hasard, outre le fait qu'il soit fils de Séraphie. Ancien séminariste du Rondeau puis curé de Chevrières, il est devenu un orateur passionné, aux prêches énergiques écoutés jusqu'en chaire à Notre-Dame de Paris. Sa grande barbe blanche, ses bésicles ovales et son tricorne à pointes en imposent. Il termine son propos par un compliment au curé local : "Si jamais on écrit l'Histoire de la paroisse de Beaulieu, vous aurez certainement une belle page". L'orateur ne tardera pas à recevoir un flot de notes et d'archives sur Beaulieu, par des voisins, des élus, des prêtres (dont les curés de Têche et de Beaulieu) et M. Albertin, archiviste à la mairie de Grenoble. Tirant partie de ces "paperasses" (sic), il écrira cette histoire l'année suivante, sous le pseudonyme de "Séramo de Vézy" (de la contraction du nom marital de sa mère Séraphie Moyet et du nom du ruisseau du Vézy coulant à Beaulieu, bien connu de nos marcheuses nordiques). Il est décédé le 12 août 1907.  BG

 

Illustration :  - Benjamin Moyet deviendra Séramo de Vézy 

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Mardi 21 avril 2020

Une petite série historique sur des noms que vous connaissez bien à CMI... mais qui eurent des homonymes tantôt peu recommandables, tantôt héroïques. L'occasion d'apprécier encore plus les "nôtres" (auxquels je n'ai pas demandé leur avis bien sûr). Aujourd'hui, place à notre trésorier...

Denis Cresson, le prince de la balance !

Cet obscur coutelier a fondé une fabrique mondialement célèbre, rachetée par Bernard Tapie

Cette histoire a pour écrin premier la petite cité médiévale de Mirepoix dans le pays cathare, avec ses superbes maisons à colombages sur galeries de bois et son ancienne cathédrale Saint-Maurice aux dimensions impressionnantes. Le jeune Marcel Pagnol - avant de devenir célèbre écrivain - y fit un court passage comme professeur à l'École Supérieure. Voilà pour le cadre. Le jeudi 6 novembre 1794, le coutelier Jean Testut court déclarer la naissance de son premier fils. Il semble que l'artisan et sa jeune épouse Marie-Angélique avaient mis "la charrue avant les boeufs", car leur mariage remonte à moins de neuf mois, mais chut... On donnera au nouveau-né le prénom de Denis, comme son grand-père, mais pour le différencier, on l'appellera Denis Cresson Testut. Le cours d'eau de l'Hers qui traverse Mirepoix offre ses eaux claires et abondantes aux coutelleries établies sur ses berges.

Comme son père, le jeune Denis Cresson sera donc coutelier. Mais le couteau ne nourrit plus son homme. D'autant que la famille s'est agrandie par son mariage avec Constance Fouet et la naissance du petit Charles. Aussi une autre spécialité vient compléter l'ouvrage du maître coutelier : la fabrication de balance de précision. Là aussi, il faut du métal, la force de l'eau et du courage. Denis a tout cela. Et de la chance aussi. Avec un sérieux coup de main du nouvel empereur : Napoléon 1er. Alors que la Révolution avait établi la liberté de cultiver l'herbe à Nicot (le tabac) et de la transformer en tabac à débiter et vendre, dès 1810 Napoléon 1er rétablit le monopole d'exploitation par l'État. Seuls certains départements (dont l'Isère) sont autorisés à cultiver le tabac, à condition de respecter des instructions strictes et de se soumettre à des contrôles rigoureux. Les débitants et revendeurs doivent s'équiper de balances très précises, et abandonner les balances grossières pour se rapprocher de l'exactitude des trébuchets pesant l'or.

Donc il faut une balance robuste mais légère, précise mais bon marché, et d'utilisation pratique. Dès 1820, Denis Cresson lance la fabrication de ses propres balances en bronze, dotées d'un fléau à aiguille en « col de cygne » gravé du nom de la famille Testut en son centre, et de deux plateaux en cuivre martelé, posés sur une colonne, qui remplacent les habituelles coupelles suspendues par des chaînettes. Ces petites balances, les seules répondant à un besoin immédiat, ont un succès fulgurant et national. Le service des Poids et Mesures peut la certifier avec un plomb. Bientôt la petite fabrique ne peut plus répondre à la demande et des ateliers sont ouverts un peu partout. Pour se rapprocher de Paris, Denis Cresson installa son premier atelier à Corbeil (qui n'est pas que la capitale du corbillard) dans les anciens Moulins du Perray que l’Essonne fait tourner.

A la suite de Denis, c'est un de ses descendants - Charles Rodolphe Testut - qui élargit à la fabrication et commercialisation d'instruments de mesure (pesage et comptage) et de machines à trancher les viandes. Le siège social est au 8 rue Popincourt à Paris. La fabrique familiale devient société anonyme en 1924 et rayonne au plan mondial. Elle emploie des centaines d'ouvriers et établit des succursales à Lyon, Le Mans, Lunéville, Toulouse, Paris. Mais la gestion familiale atteint ses limites. Ce fleuron industriel est dans le viseur d'un entrepreneur qui vient justement de racheter une autre entreprise de pesage, la société Terraillon : c'est ainsi que le Groupe Bernard Tapie rachète la société Testut en 1983. Ensuite, la société sera transférée à la filiale du Crédit lyonnais chargée de gérer les actifs industriels de la banque, dans l'imbroglio qui l'oppose à son client. C'est le début de la fin... Testut passe aux mains du groupe américano-suisse Mettler Toledo, numéro un mondial du pesage, mais sera mis en liquidation peu après. Denis Cresson a dû se retourner dans sa tombe. Pourtant, ses balances résistent encore au temps. BG

Image : Un des ateliers de Denis Cresson au moulin du Perray 

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Lundi 20 avril 2020

Une petite série historique sur des noms que vous connaissez bien à CMI... mais qui eurent des homonymes tantôt peu recommandables, tantôt héroïques. L'occasion d'apprécier encore plus les "nôtres" (auxquels je n'ai pas demandé leur avis bien sûr). Aujourd'hui, place à...

Ludovic Dupont, héros discret de la Grande Guerre

La famille a payé sa bravoure dans le sang des combats

Quand on vous parle de Ludovic Dupont, vous pensez aussitôt au coach du CMI-Vinay qui n'a pas son pareil pour manager quarante ados déchaînés à lui tout seul dans les entraînements. Au pire, vous pensez au champion de France de... barbe qui porte le même nom, ou encore au chef Ludovic Dupont, restaurateur spécialiste de la cuisine au naturel. Voici un autre Ludovic Dupont, polytechnicien par vocation et officier d’artillerie par devoir qui mourra pour la France, rejeton d'une grande famille issue de ce qui deviendra la région Auvergne-Rhône-Alpes.  Les premiers Dupont apparaisse dans les années 1200 à Charlieu qui a pour particularité d'être la capitale régionale de... l'andouille (n'y voyez aucune allusion malséante). Ils ne sont alors que "du pont", habitant vers le pont, et vont se hisser peu à peu dans l'échelle sociale : marchand, bourgeois, écuyer, officier du sel, gendarme de la garde du Roi, seigneur... On peut donc trouver aux enfants Dupont des conjoint(e)s de choix, pris dans la petite noblesse d'alors

Gaspard Dupont épouse ainsi le 24 novembre 1659 Françoise-Christine, fille de noble André du Ryer, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi et son interprète en langues étrangères. Sous la direction du grand chambellan, la Chambre a la charge des appartements du roi et de l'escorte de sa personne en toutes circonstances. Avec les gages et les privilèges (dont celui de ne pas payer l'impôt de la taille). Les officiers de justice sont assis à ses côtés sur un carreau de velours rouge. Et autour du roi s'agitent les valets de chambre, les barbiers, les perruquiers, les horlogers, les tapissiers, les portemanteaux ou les porteurs d'arquebuse ou de ... chaise percée. On a beau être roi, on n'en n'est pas moins homme. Le fils de Gaspard, Louis-Philibert Dupont, deviendra seigneur de Dinechin (seigneurie qui viendra s'accoler au nom de famille) et sera  capitaine de cavalerie. Le blason des Dupont brille d'or partout : "D'azur au pont d'or de trois arches maçonné de sable, et au lion d'or armé, tenant une hache d'armes d'or, et regardant un soleil d'or naissant à dextre, une étoile d'or mise en pointe à sénestre". Que d'or ! Que d'or ! Un Dupont d'or !

De génération en génération, on trouvera des Dupont dans les armes, dans les ordres, dans la robe (la magistrature), dans les écoles... Elle compte aujourd'hui plusieurs officiers généraux et un évêque. Mais revenons à ce Ludovic Dupont et à la guerre de 14-18 qui verra tomber tant de glorieux Dupont. Dont Guy Dupont, tué le 29 octobre 1914 dans le secteur de Zonnebecke (Belgique) ; Pierre Dupont chef de bataillon tué vers Notre-Dame de Lorette, au nord d’Arras, lors d'un bombardement allemand ; Jean Dupont sous-lieutenant du Génie, tombé le 24 décembre 1914 sur le front d’Ypres ; ou Louis Dupont, directeur de la société « Art et Publicité », mobilisé comme sous-officier, tué le 16 juin 1915 à Neuville Saint-Vaast.

Ludovic Dupont est né lui en 1890 à Besançon et c'est un brillant polytechnicien. Ses parents sont Joseph-Marie Dupont et Marie Vyau de La garde (dont le père est aussi diplômé de l’Ecole polytechnique et officier d’artillerie). Quand la guerre éclate, ce petit blond aux yeux bleus est recruté à Epinal sous le matricule 1436 et affecté au 62e régiment d’artillerie, avec lequel il combat en Lorraine. Fort de ses études et de son niveau d'instruction, il est nommé instructeur à l’école d’artillerie puis retourne au front : il commande une batterie de canons du 120e régiment d’artillerie lourde. C'est à la tête de ses hommes  qu'il meurt le 9 août 1916, au lieu-dit « La Tour Carrée », dans la Somme. Il est chevalier de la Légion d’honneur. BG

Ludovic Dupont, descendant des seigneurs de Dinechin

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Dimanche 19 avril 2020

Une petite série historique sur des noms que vous connaissez bien à CMI... mais qui eurent des homonymes tantôt peu recommandables, tantôt héroïques. L'occasion d'apprécier encore plus les "nôtres" (auxquels je n'ai pas demandé leur avis bien sûr). Aujourd'hui, place à notre secrétaire général...

François Galan : "l'homme le plus universellement détesté"

Ambitieux et cruel, ce conquistador régna sur Buenos Aires

Je dois fouiller cette fois dans les archives du Paraguay, de l'Argentine et de l'Espagne ; ça change de celles de l'Isère... Vous avez peut-être vu le film "Mission" Palme d’Or au Festival de Cannes 1986 avec Robert De Niro et Jeremy Irons. Il évoque le jésuite Gabriel qui fonde une mission sur les terres des Indiens Guaranis en Amérique du Sud, à une époque où sévit Mendoza, aventurier, mercenaire et chasseur d’esclaves, puis converti et cherchant la rédemption. Or ce Mendoza a existé, un peu différent de celui du film.  L'Espagnol Pedro de Mendoza part de Séville le 24 août de l'an 1534 pour découvrir les pays arrosés par le Rio de la Plata et par ses affluents le Parana et le Paraguay (qui a donné son nom au pays). Après une longue navigation sans encombre, il remercie le ciel en baptisant sa colonie Sainte Marie de Bon Air, du nom de la patronne des marins, depuis qu'en 1370, un navire marchand espagnol en pleine tempête se délesta  de toute sa cargaison par-dessus bord, afin de maintenir la flottaison du bateau. La tempête se clama brusquement et le "bon air" revint quand une caisse toucha les flots sans couler. Elle contenait une image de Sainte Marie tenant une bougie allumée.

Mendoza a pour capitaine un soldat de 35 ans, né dans la province espagnole de Grenade, François Galan. En Amérique, le capitaine ne s'embarrasse pas de bons sentiments ; il combat les Indiens - dont on se demande encore s'ils sont des humains - et soumet tout le monde à la fureur de son épée. On dit de lui qu'il est "homme ambitieux, perfide et cruel". Mais il est capable de faire pire encore... L'expédition construit les premières maisons de la ville de Sainte-Marie de l’Assomption (aujourd'hui Asuncion, capitale du Paragay) et Galan s'en proclame le gouverneur, faisant régner un ordre impitoyable, tant sur les indigènes que sur les Espagnols, massacrant qui lui résiste.

Mais les indiens ne l'entendent pas de cette oreille. Un jour qu'un détachement de 300 soldats part chercher du ravitaillement, il tombe sur  une tribu de trois mille indiens au passage d'un gué. Le capitaine espagnol donne l'ordre de passer le gué en premiers, alors que les soldats veulent attendre. Les Espagnols s'engagent dans l'eau jusqu'à la ceinture, mouillant leurs fusils. Furieux, les Indiens les encerclent et une féroce bataille va faire rage. Un témoin d'alors relate : "On ne laissa  point de tuer d'abord bien du monde aux ennemis ; mais ils n'en devinrent que plus furieux". Dans un environnement inconnu et hostile, les conquistadors subissent de lourdes pertes et leurs chefs ne sont pas épargnés. Sauf François Galan qui bat en retraite avec les rares survivants : "Plusieurs estoient blessés et  moururent en chemin de leurs blessures, de sorte qu'il ne rentra dans la ville que quatre-vingts hommes".  Pas de quoi calmer Galan le barbare, nommé gouverneur de Buenos Aires (aujourd'hui capitale de l'Argentine)...

Le bon air, on ne va guère le respirer dans cette ville gardée d'une main de fer  par les sbires de Galan. Une femme prénommée Maldonata s'en échappe et se réfugie dans une caverne où dort une "lionne" (sans doute une panthère) mal en point, prête à mettre bas. La légende dit que la femme aide le fauve qui en sera reconnaissant, chassant pour elle. Mais la fuyarde est reprise par des indiens, puis par les Espagnols. François Galan la condamne à la mort, liée à un arbre pour y être dévorée par les bêtes sauvages. Or les jeunes fauves vont la protéger et la délivrer. Bientôt, à Buenos Aires, Galan accapare les richesses et affame le peuple : "La famine y estoit devenue excessive ; Galan estoit universellement détesté, et la ville seroit demeurée presque déserte si on avoit pu en sortir sans un danger évident d'être la proie des barbares ou des bêtes féroces". Avec tant d'ennemis, Galan ne fera pas de vieux os : il est mort en 1541 dans l’île Santa Catalina, en mer des Caraïbes, une base stratégique où les Espagnols ont installé des  forteresses, des réserves de poudre et des batteries de canons.

 

Image : François Galan gouverne Buenos Aires sous la menace de son épée

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Samedi 18 avril 2020

L'attaque de la gendarmerie de Saint-Marcellin

En juillet 1944, le lieutenant Morel et ses hommes sont mystérieusement "enlevés"

Quand le général Kœnig, commandant des Forces Françaises de l'Intérieur, adresse depuis Londres le 11 juillet 1944 un message aux combattants du Vercors, sait-il qu'il va être pris au pied de la lettre par des Saint-Marcellinois : "Vous avez pris les armes et, résistant héroïquement à tous les assauts ennemis, fait flotter à nouveau les couleurs françaises et l'emblème de la Libération sur un coin de la terre de France. À vous, combattants FFI, aux courageuses populations du Vercors qui vous assistent, j'adresse mes félicitations... "

Alors que les colonnes de camions transportant les troupes ennemies sillonnent notre région, elles sont harcelées par les résistants et les détachements français et américains. La nervosité et la colère allemandes sont exacerbées par ces attaques de commandos. Le maquis a besoin de renfort. Mais comment quitter son village sans éveiller les soupçons de la milice ? A Saint-Marcellin, on a imaginé une méthode originale. Et l'idée vient de la gendarmerie, déjà largement impliquée en Résistance avec le chef Taillade. Le lieutenant Charles Morel, nouveau commandant la section locale (il finira général de division en 1975), veut monter au maquis avec ses hommes et leurs armes. C'est décidé, ils iront tous ! Un plan est élaboré avec le commandant Hervieux pour ôter toute suspicion et éviter des représailles sur les familles. D'autant que "l'évasion" de jeunes réfractaires au STO a déjà attiré l'attention sur la gendarmerie. On usera d'un stratagème : une fausse attaque de maquisards contre la gendarmerie, suivi d'une capture et d'un enlèvement des gendarmes.

La supercherie est d'une certaine audace quand on sait que les résistants se retrouvent souvent au café voisin. Mais l'ennemi l'ignore. On a pris la précaution de réviser tous les véhicules, de faire le plein de carburant et de dissimuler des provisions. A nuit tombée le samedi 15 juillet, alors que tous sauf le planton dorment du sommeil du juste - mais tout habillé et seulement d'un oeil -  des coups de feu éclatent sur la façade. Les maquisards du lieutenant Bagnaud (parmi lesquels des tirailleurs sénégalais) ont-ils un compte à régler avec les gendarmes ? Après quelques salves, ils investissent le bâtiment dont la porte d'entrée est franchie aisément. Hurlements, bruits terribles : meubles cassés,  fils du téléphone arrachés, vitres brisées, flaques de sang... rien de manque pour témoigner de la violence de cette "bataille".  Du vrai sang, issu des prises de sang du docteur Roussel. Et du sang de cochon pour faire bonne mesure (Une charcuterie est voisine de la gendarmerie et communique par un discret couloir). Malgré leur résistance "acharnée", les gendarmes sont "capturés" et emmenés dans le Vercors ; leurs armes, matériels radios, drapeaux et véhicules sont confisqués : prises de guerre !

Le lendemain matin, les faux prisonniers sont reçus au hameau de Rousset où le commandant Tannant leur attribue des cantonnements. Chacun se réjouit du bon tour joué aux Allemands qui ne réalisent pas ce qu'il est advenu ce soir là. Les interrogatoires de voisins et d'habitants de Saint-Marcellin ne les renseignent guère plus. Les premières bombes sont tombées sur Vassieux et La Chapelle. Puis le Royans est bombardé : la population fuit Pont-en-Royans, Saint-Jean ou Saint-Nazaire, emportant un maigre baluchon sur l'épaule pour se réfugier dans les bois. Notre région et le Vercors payeront le prix fort à la fin de la guerre, la gendarmerie aussi. Le prix du sang et des larmes. BG

Illustration :  - Place Château Bayard trône la gendarmerie de St-Marcellin

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Vendredi 17 avril 2020

C'est de la bombe !

Un Dauphinois invente en 1759 l'ancêtre du cocktail Molotov

Loin de nous l'idée de faire l'apologie des armes de guerre. Notre histoire d'aujourd'hui se terminera donc en "eau de boudin" pour une "liqueur de feu" qui devait anéantir l'ennemi de la France des Bourbons : la perfide Angleterre. Mais elle prouve le génie inventif d'un Dauphinois : Antoine Desprès. Il naît en 1723 dans une famille modeste qui compte dix-sept enfants, l'année où le jeune roi Louis XV accède à la majorité, à treize ans. Ces deux hommes que rien ne réunit vont pourtant se rencontrer. Le petit Antoine doit travailler, trop de bouches à nourrir chez lui. Pas d'école, il est placé comme apprenti chez un orfèvre ; dix heures par jour à manier ciselets, bigornes ou bouterolles, à battre l'argent ou tailler le cristal... A dix-huit ans, fort d'un certificat de "fidélité et probité", l'apprenti rejoint l'orfèvre grenoblois Millerand, rue du Grand Puits. Il va y demeurer une douzaine d'années et sa réputation va croissante ; il est expert dans la fonte de l'or et le travail du quartz.

Puis il rejoint un atelier de la rue marchande où son esprit curieux le pousse à innover : il va fondre divers cristaux dans un moule à cire perdue ! Mais l'expérience tourne court, il boute le feu à la boutique : du creuset déborde un liquide visqueux qui s'enflamme et que l'eau n'éteint pas. Il a redécouvert le feu grégeois, arme redoutable dont la composition était perdue depuis trois siècles. Plusieurs formules aboutissent au même résultat terrifiant. L'une est attribuée au Syrien Callinicus qui, vers 670 après J.-C., mélangeait dans une boule de terre cuite naphte, salpêtre, soufre et bitume pour un "feu liquide" qui brûlait dans l’eau en projetant fumée et éclats. Les Byzantins usaient sur leurs "bateaux de feu" d'un mélange de pétrole brut, de résine de cèdre et de graines de moutarde projeté par un tube en bronze. Voiles et coques des nefs ennemies n'y résistaient pas.

Le génie humain est hélas sans limite en matière d'armes de destruction et d'autres recettes sont encore plus anciennes, telles cet "œuf qui se meut et qui brûle" cité par un auteur arabe antique, ou les feux volants de Crocus, roi des Vandales, contre la cité d'Alba (en Ardèche) vers l'an 400. Et bientôt la poudre à canon, les bombes, l'arme nucléaire... Ou le cocktail Molotov, du nom de ce ministre soviétique qui prétendait que ses avions ne jetaient pas des bombes sur la Finlande mais de la nourriture. Les Finnois nomment ces bombes les "pique-niques de Molotov", puis ils jètent sur les chars des bouteilles d'alcool fabriquées en distillerie. Revenons à Desprès et à sa liqueur de feu dont il pressent l'utilisation militaire. Nous sommes en 1759 et la Guerre de Sept Ans voit l'Angleterre triompher de la France sur toutes les mers. Des fioles de grès emplies du liquide enflammé peuvent anéantir la flotte anglaise.

Desprès fonce à Paris rencontrer le secrétaire d'état à la Guerre, le maréchal Charles Fouquet de Belle-Isle, connu pour avoir défendu le Dauphiné menacé par les Autrichiens en 1746. Les essais à Barfleur, Dunkerque ou Le Havre conquièrent le conseiller du roi. Sa Majesté convoque l'inventeur à Versailles : dans les fossés, "la liqueur répandue sur l'eau y a brûlé comme si elle avait été sur terre", et dans le grand canal des esquifs sont enflammés sous l'eau. Les conseillers de guerre sont jaloux de ce rustre qu'il nomme Dupré : "Il croit réunir les lumières de tout le genre humain" et le roi s'émeut des ravages que la grenade peut entraîner. Louis XV accorde deux mille livres de pension au Dauphinois et le titre de maître-orfèvre privilégié contre le serment de taire son secret et la destruction de sa formule. Deux gardes sont assignés à sa surveillance et il s'en retourne dépité au pays, pratiquant l'orfèvrerie sans passion : il a perdu le feu sacré. Sans héritiers, il consacre sa fortune à soulager les misères d'autrui, vivant en ascète. En 1802, on le retrouve mort sur un lit de sarments dans sa boutique de la place aux Herbes. BG

Illustration :  - Le feu liquide embrasait les navires ennemis

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Jeudi 16 avril 2020

Le député cultivateur

Joseph Garavel, né à Morette, exerça de hautes responsabilités nationales

Le petit Joseph-Xavier est né le 4 mars 1892 en Dauphiné, dans le village aux sept collines de Morette. Depuis toujours dans la famille Garavel, on est cultivateur de père en fils, et de grand-père en petit-fils. C'est ainsi depuis des générations et aujourd'hui encore. Dans ce pays de collines, le travail est dur et le pain qu'on cuit au four est mérité. Joseph Garavel apprend donc très tôt les valeurs d'une vie paysanne à laquelle il participe. Mais la Grande Guerre va bouleverser bien des espérances. Il n'a guère plus de vingt ans quand le fracas des armes retentit, l'âge de partir au front, comme tant d'autres. Beaucoup ne reviendront pas. Lui rentrera, mutilé de guerre et invalide à 30%.

Ces blessures ne l'empêcheront pas de s'investir dans la vie du village ; au contraire, elles semblent le sublimer. A trente-sept ans, le voilà maire de sa commune natale. 1939 : une autre guerre éclate. La précédente était pourtant la der des der, on l'avait promis... Joseph Garavel, après le conflit mondial, est conseiller général de l'Isère. Il va se présenter aux élections de la première Assemblée nationale sur la liste du Rassemblement des Gauches Républicaines, une coalition regroupant divers partis. L'Isère doit choisir sept députés. Que vient faire un paysan dans ce grand débat ? Des sceptiques se posent la question. Ils vont avoir la réponse le 10 novembre 1946 : ce "paysan" - comme ils disent - sera le seul élu de cette liste (avec 33 086 voix sur 243 662 suffrages exprimés).

Dès lors, Joseph Garavel va assumer des responsabilités croissantes à l'Assemblée nationale. A la commission de l'Agriculture, bien sûr, et encore dans celle du Ravitaillement - importante en ces temps de pénurie - puis dans les commissions du Travail et de la Sécurité sociale, et de la Reconstruction et des Dommages de guerre. Il siège aussi parmi les jurés de la Haute Cour de justice. Dans son domaine de prédilection, l'agriculture, il relance la Société des éleveurs du Bourbonnais et l'abattoir de Villefranche-d'Allier, il dépose des rapports et propositions de loi sur l'encouragement à l'élevage ovin et à la production lainière, sur l'échange en nature blé contre pain, sur le statut des acheteurs pour les professionnels du bétail et de la viande, sur l'application des conventions collectives agricoles. Il n'oublie pas son département, en proie aux inondations de l'Isère et du Drac, et sollicite du gouvernement et du président Vincent Auriol des secours d'urgence. Il publie aussi à la librairie Armand Colin un ouvrage sur un siècle de vie rurale en Dauphiné, prenant pour modèles les "Paysans de Morette" (titre du recueil).

De nouvelles élections s'annoncent, les Législatives de juin 1951. Fort de sa notoriété, Joseph figure au premier rang de la liste radicale-socialiste dont il sera le seul élu ; nommé secrétaire de la commission de l'Agriculture, il siègera aussi aux commissions des Boissons et des Pensions. C'est lui qui propose que les viticulteurs soient exonérés du droit de licence sur les bouilleurs de crû, une taxe qui fait débat. C'est encore lui qui, par deux fois (en 1951 et 1955), dépose des propositions de loi pour aider les victimes des orages et inondations survenus en Isère. Les élections suivantes du 2 janvier 1956 ne souriront pas à sa liste du Rassemblement Républicain. Ce travailleur acharné, pétri de terre et de courage, se retirera de la politique ; ses mérites lui ont valu la Légion d'honneur et le Mérite agricole. Il vivra encore longtemps, avec l'amour de la terre chevillé au corps. Joseph Garavel est décédé le 29 mai 1984 à Hyères (Var), sous les palmiers, lui qui avait planté tant de noyers. BG

Illustration :  - Morette au temps du jeune Garavel

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Mercredi 15 avril 2020

L'écrivain du Royans qui vendit des millions de livres

Modeste et oublié, ce maître d'école connut pourtant un triomphe en librairie

Un écrivain français qui publie deux livres par an et qui vend chacun de ses ouvrages à près de cinq cent mille exemplaires pendant plus de vingt ans sans aucune publicité... ça n'existe pas. Et pourtant si, et ça se passe il y a un demi-siècle ! Même JK Rowling aujourd'hui avec ses sept Harry Potter à la renommée mondiale savamment orchestrée à coup de millions de dollars en serait jalouse... Et Victor Hugo, Émile Zola, Amélie Nothomb ou Michel Houellebecq, auteurs de best-sellers anciens ou modernes, font office de "petits joueurs" en terme de lecteurs. Mais ingratitude ! Ce génial et productif esprit littéraire n'a même pas son nom dans le dictionnaire, et bien rares sont ceux qui se souviennent de son nom. D'autant que loin de fréquenter les cercles parisiens ou de courtiser les journalistes, ce gratteur de lignes n'était "qu'un" instituteur qui fit carrière en Dauphiné et en Royans.

Seuls les aficionados de la Bibliothèque verte ou rose prononcent encore son nom avec émotion : Paul-Jacques Bonzon. Cet instituteur originaire de Normandie arrive à Saint-Laurent-en-Royans en 1949 pour prendre la direction de l'école où il restera huit ans avec son épouse. Une promotion pour ce maître de quarante ans adepte des méthodes Freinet et qui a exercé auparavant dans la Drôme des campagnes à Espeluche, puis à Chabeuil. Dans le Royans, ses méthodes pédagogiques, son amour des enfants et ses idées novatrices en font un maître apprécié. Peu à peu, on apprend que Monsieur Paul se pique aussi de philosophie et d'écriture ; des histoires qu'il racontait aux enfants et aux petits réfugiés de guerre, calé dans son fauteuil et la pipe au bec, il a tiré un opuscule sans prétention : «Lousti-chien». Un éditeur en a eu connaissance et l'a publié. Puis en a réclamé d'autres. Ainsi naissent «Delph le marin» et «Le jongleur à l'étoile». Ses activités lui laissent un peu de temps qu'il emploie à écrire, inlassablement. Il est toujours en Royans quand arrivent les premiers succès et les prix.

«Du gui pour Christmas» obtient en 1953 un prix de la Jeunesse. Ses héros sont des enfants, des animaux, la vie de tous les jours en France ou à l'étranger ; le scénario est très documenté et d'une rigoureuse exactitude géographique ou historique ; la langue est simple, évocatrice et instructive. L'auteur, fils unique dans une famille aisée, a eu un père autoritaire et une enfance rude. Il se réinvente une enfance dans ces gentilles aventures. Deux ans plus tard, «Les orphelins de Simitra» lui valent le Prix Enfance du Monde et le prix du New York Herald Tribune. Pendant les vacances de l'été 1956, il écrit d'un trait «Le Viking au bracelet d’argent» et «Mon Vercors en feu» inspiré de son vécu, deux grands succès de librairie. «L'éventail de Séville» lui vaut la consécration avec le prix du Salon de l’enfance, une publication à l'étranger en seize langues et une adaptation pour la télévision. Mais l'administration l'envoie déjà exercer ses talents à la ville ; regretté du Royans, il gagne  l'école de la rue Berthelot à Valence en 1957 et continue d'écrire. Passion dévorante.

D'autant qu'il a lancé des séries pour l'enfance qui marchent fort :  les "Six compagnons" qu'il entraîne dans des aventures en 46 livres successifs pour la Bibliothèque Verte. Un triomphe en librairie ! Plus alors que Tintin ! "Il est important d'encourager la lecture à une époque ou elle est concurrencées par toutes sorte d'autres sollicitations" conseille-t-il. Il n'a encore rien vu... Viennent encore "La famille HLM" ou la série "Diabolo", et des livres scolaires, des romans... Les écoliers du Royans furent ses premiers partisans puis son audience est devenue mondiale. Mais la gloire ne trouble pas sa simplicité. Il disparaît le 24 septembre 1978 à Valence comme il a vécu, discret et modeste. Mais trente ans après sa mort, certains de ses ouvrages figurent encore au catalogue actuel chez Hachette Jeunesse. Indémodable !  BG

 

                     Illustration :  - "L'oncle Paul", l'homme à la pipe

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Mardi 14 avril 2020

Une belle dame en blanc

Apparition de la Sainte Vierge dans le Vercors ?

Dans les vastes espaces naturels du Vercors, à deux pas des Grands Goulets et de la vallée de la Vernaison, se cachent quelques maisons blotties dans un creux de terrain : Tourtre, même plus un village, juste un hameau de Saint-Martin-en-Vercors qui a préservé son architecture rurale traditionnelle. Jadis, l'eau - si rare sur le plateau - donnait la force de son courant à l'activité humaine : martinet, scierie, battoir, moulin, tissage. Splendeurs discrètes et révolues... Et pourtant, il s'en fut de peu que ce havre de paix et de silence devint l'égal en fervente piété de La Salette, de Notre-Dame-de-l'Osier, voire de Lourdes, hauts-lieux de pèlerinage.

En cette fin d'été 1910, Marie Eymard a bien de l'ouvrage. En plus d'élever ses trois enfants et de s'occuper de la maison, elle doit aider son mari Eugène dans les travaux des champs. L'avant-veille, il a fauché le pré du haut et ouvert la parcelle des pommes de terre. Avant l'arrivée des pluies de septembre, il faut récolter les tubercules - base de la nourriture hivernale -, et aussi faner puis rentrer le foin si précieux pour nourrir les bêtes quand l'hiver abat sa chape de neige sur la montagne. Des nuages noirs s'accrochent sur les sommets ; le temps presse. Avec sa fourche et son râteau de bois, Marie part au champ. Qu'importe que l'on soit dimanche, le jour du seigneur ; le repos attendra un peu. Et la messe et le curé aussi, même si l'abbé Bayle risque de la gourmander pour son absence. Récitant son chapelet pour atténuer son péché, elle marche d'un bon pas, en habituée des drailles et sentiers de montagne, elle qui est venue de son Rencurel natal trouver ici un mari et un toit. 

Écoutons son récit, retranscrit aux archives épiscopales de Valence. Au détour d'un bosquet, un bruit la surprend, une voix ; elle s'approche. "Une belle dame vêtue de blanc est là debout, sanglotant, une auréole autour de la tête", comme sur les images pieuses que distribue le curé. Les mains jointes, les yeux au ciel, elle répond par mots brefs aux questions de la faneuse interloquée. Cette belle dame, c'est bien sûr la Sainte Vierge, comme l'affirme Marie. Vite, elle descend conter son aventure à la famille et au curé. Une apparition ! La belle affaire ! Bientôt, des âmes pieuses célébreront cette vision en bâtissant à la lisière du bois un modeste oratoire en planches : une croix de bois protégée d'une palissade, un banc, trois bougies posées sur une poutre. Au bord du sentier, cette  chapelle attire vite les fidèles par centaines. Mais qu'en pense l'église ? Le curé Bayle, alerté, a confié le secret à Monseigneur Chesnelong, son évêque. Après les doutes et controverses qui ont suivi l'apparition de La Salette aux deux enfants Maximin et Mélanie, son éminence est méfiante.

D'autant que le récit de la femme Eymard décrit en termes naïfs (mais comment pourrait-il en être autrement quand on n'a pas fréquenté l'école) les supposées paroles de l'apparition évoquant des sujets aussi terre-à-terre que le temps ou la récolte des pommes de terre. Se soucie-t-on de ça dans l'éternité céleste ? L'épouse ne craindrait-elle pas des reproches de son mari pour une tache non faite ou de son curé pour avoir enfreint le repos dominical ? La ferveur religieuse ne l'éblouirait-elle pas ? Une mission menée par l'archiprêtre et les curés locaux entend Marie sous serment et elle répète son récit. Ce coin perdu et loin de tout ne se prête pas aux grands pèlerinages. L'évêque n'attache que peu d'importance au témoignage de la paysanne, pas assez crédible à ses yeux. Et d'autres apparitions sont signalées dans son diocèse. Mais le dossier - poussé par l'enthousiasme populaire - remonte jusqu'au Vatican. A l'heure des difficultés économiques, de la séparation des églises et de l'état, de la menace allemande, il est bon de se rattacher au spirituel... Mais le secrétaire de Sa Sainteté Pie X renvoie le Vercors à son splendide isolement et réfute ces "prétendues apparitions". Le dossier est classé sans suite en août 1911 et la "visionnaire" sommée de se taire. Bientôt, les guerres verront le Vercors perdre ses enfants. La petite chapelle resta cependant debout et nul ici ne songea à l'abattre. BG

 

Illustration :  - Un modeste oratoire en planches

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Lundi 13 avril 2020

Il ne faut pas vendre la peau du dernier ours du Vercors

Il a été aperçu en 1937 à trois lieues de Pont-en-Royans

L'ours a disparu du Vercors et des Alpes françaises depuis huit décennies. Pourtant, il a occupé les lieux bien avant l’homme préhistorique, partageant ensuite avec lui les mêmes abris rocheux. Déclaré "nuisible" en 1844 par le législateur, il a subi les foudres vengeresses de celui qui peu à peu occupait les mêmes territoires de lui, s'y installait, coupait des arbres pour la marine ou les hauts-fourneaux, cultivait des terres, perçait des routes et élevait des villages : l'homme. Des battues annuelles éliminent alors l'animal, primes à l'appui. Et dans le Vercors, l'ours était chez lui et prospérait. Il va être éliminé. Si aujourd'hui des projets de réintroduction d'ours dans le Vercors fleurissent régulièrement, on se doute bien que la cohabitation serait problématique, à l'image de celle avec le loup qui fait féroce débat en France. Les plus anciens de nos lecteurs se souviennent peut-être des montreurs d'ours qui venaient faire danser à coups de bâton de pauvres bêtes enchaînées et muselées lors des foires de Saint-Marcellin ou de Villard-de-Lans. Tel n'est pas l'ours libre dont nous allons vous parler aujourd'hui. Partons plus d'un siècle en arrière, en Vercors.

La bête, mystérieuse et solitaire, est mal connue. Elle effraie les enfants autant que le loup-garou des légendes ; et elle a mauvaise réputation : au sortir de sa tanière hivernale, affamée par un long jeûne, elle peut s'attaquer aux troupeaux... et aux bergers qui l'en empêchent. Un cuissot d'agneau nourrit mieux qu'une poignée de myrtilles. L'animal est discret et rusé, fuit l'homme et échappe souvent aux chasseurs et aux pièges. En 1880, un inspecteur des Forêts refuse une demande de battue au motif que "la destruction de trois ou quatre ours qui sont les derniers représentants d’une espèce inoffensive nous parait être inutile". Il faut dire qu'une douzaine d'ours ont déjà été tués dans les années 1870. Ensuite, la population se raréfie . En 1884, un animal est tué en Royans : "il était bien gros et on l'a vendu a Grenoble 180 francs". Il resterait alors à peine une demi-douzaine d'ours dont un vu dans les Ecouges vers 1880 par deux muletiers, un tué au Grand Veymont par un berger en 1898, et un ourson abattu  le 20 octobre 1901 sous les falaises du Pas de l'Ours (près de Villard-de-Lans).

Le dernier ours tué dans toutes les Alpes françaises est recensé en Savoie. Le 13 août 1921, les André père et fils escorté d'Etienne Drivon pistent une bête accusée d'avoir tué une brebis. Ils la surprennent dans un chaos rocheux d'altitude au lieu dit «la Cloche des Vieux», près du col de Mongeois. D'une balle de son fusil à broche, le père André abat l'animal ; les trois hommes descendent la lourde bête (une femelle) dans la vallée et la viande sera vendue par le boucher Vivorio. Cette viande est considérée comme mets de luxe par les citadins ;  Henry-Frédéric Faige-Blanc, alias Alpinus, notaire, maire de Voiron, fondateur de la Société des Touristes du Dauphiné mais aussi grand chasseur d’ours devant l'éternel, apprécie "ce porc naturel fait pour nos saloirs".

Entre-deux-guerres, il ne resterait que deux ou trois ours dans tout le Vercors. Le dernier aurait été observé à Saint-Martin-en-Vercors le vendredi 24 septembre 1937 à 9 heures du matin par Julien Arnaud, âgé de 66 ans, et ses enfants Marcelle et Marcel, à une distance de 50 mètres, sortant du bois au lieu dit Les Gours (dominant la vallée de la Bourne, à vol d'oiseau à cinq kilomètres seulement de Pont-en-Royans). L'animal effraie le troupeau de vaches qui broute, rebrousse chemin en direction du Pas de l'Allier et fait fuir le chien du témoin... qui croit d'abord voir un sanglier ; mais à la réflexion, il penche pour un ours et sa description dépeint "un animal avec de grosses pattes velues et de longs poils roux, d'une hauteur de 80cm au garrot". Ce qui intéresse plus la presse ; d'autres détails (réels ou imaginaires ?) sont alors évoqués comme des empreintes (pas vérifiées par les scientifiques). Le journal Le Petit Dauphinois s'empresse de relater l'événement dans son édition du surlendemain. Pourtant, nous avons des doutes sur cette "vision". Qui s'ajoute à celles de "vache sans queue" ou de "chèvre sans cornes", qui courent dans le Vercors. La connaissance de l'ours est encore sommaire dans nos montagnes et les confusions sont fréquentes avec d'autres animaux (moutons noirs, sangliers, blaireaux). "Que de faits erronés ont été rapportés ! Que de publications discutables ont paru" déplore Marcel Couturier en 1942 dans la Revue de géographie alpine. Il corrobore cependant les dires du témoin. L'ours ne subsiste maintenant que dans les noms de lieux... BG

Illustration :  -  Montreur d'ours de passage à Poliénas vers 1900

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Dimanche 12 avril 2020

Jules Bonnot, habile garagiste dauphinois

Avant les "exploits" de sa fameuse bande

Aux limites du Dauphiné, dans son nouvel atelier du 23 bis route de Vienne, un mécanicien propose des réparations d'automobiles, de motos et de cycles. Nous sommes aux débuts toussotants de la voiture à moteur, à l'aube du 20e siècle.  Le garagiste est tellement consciencieux que la lumière brille très tard le soir pour un travail à façon, "en tous genres" précise-t-il sur sa carte professionnelle. Le gaillard a pour nom Jules Bonnot, et quand vient la nuit, il ne se contente pas de nickeler, d'ajuster, de graisser, de régler des freins ou de changer des chambres à air, mais il s'exerce aussi à la serrurerie, dans l'art compliqué... d'ouvrir les coffres-forts au chalumeau oxhydrique. Dans quelques années, sous d'autres cieux, son nom s'affichera à la Une de tous les journaux comme chef de la bande à Bonnot, narguant toutes les polices de France avec des techniques audacieuses et nouvelles. Pour l'heure, ce mécanicien trentenaire sort d'une histoire compliquée.

Cet orphelin de mère n'a pas fait d'étincelles à l'école : son maître le qualifie de "paresseux, indiscipliné, insolent". Fugueur, il entre comme  apprenti mais ne supporte pas les chefs et se révolte contre l'autorité. Dès quinze ans, le jeune Jules Bonnot hérite de condamnations qui vont crescendo pour des motifs variés : pêche à l'explosif, bagarre dans un bal, fréquentation de filles de "mauvaise vie", coups et outrages... Son père l'a chassé de la maison ; il trouve un répit au service militaire dont il sort avec un certificat de bonne conduite et un brevet de tireur d'élite. A 25 ans, il épouse Sophie, une jeune couturière qui lui donnera deux enfants. Bonnot pose alors pour un photographe en parfait bourgeois : costume, cravate, montre au gousset, fine moustache rousse... Bonheur fugace : sa fille décède avant de savoir marcher et sa femme s’enfuira en Suisse avec leur deuxième enfant, Louis Justin, et son amant, un camarade syndicaliste. Il vivote de petits boulots qui ne durent guère : employé au PLM puis dans un garage, il est renvoyé pour ses sympathies anarchistes ; il tient un café quartier du Ponthoux à Bellegarde près du chemin de fer (bâtisse démolie en 2017) mais entre cheminots, on boit sec et la bagarre n'est jamais loin...

Bonnot tient sa passion pour l'automobile de son expérience professionnelle à l’usine Rochet-Schneider qui fabrique des automobiles chemin Feuillat à Lyon. La firme a été fondée par Édouard Rochet et Théodore Schneider qui ont débuté par une Société de Construction Vélocipédique du Rhône avant d'ajouter à leur blason les voitures à moteur à pétrole, puis des véhicules utilitaires ou ferroviaires (la firme sera rachetée plus tard par Berliet). Un des premiers clients de cette marque en 1906 est le garagiste tullinois Santoz-Cottin qui acquiert un modèle. Dans la rue en forte pente de la République, le Tullinois doit souvent actionner la poire d'arrosage à eau pour refroidir les freins. Bientôt, même le président de la République Raymond Poincaré roulera en torpédo Rochet-Schneider. Ici, Bonnot cultive son amour de la voiture mais ses idées anarchistes et ses déboires syndicalistes lui valent un renvoi. Qu'importe, Bonnot va donc d'installer à son compte (avec un associé, Petit-Demange) dans un atelier de réparation automobile qui changera deux fois d'adresse. C'est donc là que commençait notre histoire. Certes, il ne faut pas regarder de trop près les voitures qui s'entassent dans l'arrière-cour ; certaines ont été volées et trafiquées.

On comprend mieux pourquoi Jules le mécanicien sera le premier bandit à utiliser des automobiles dans les virées bientôt sanglantes et les braquages de la bande à Bonnot, dont le premier à la Société Générale rue Ordener, à Paris. Leurs têtes mises à prix s'affichent dans tous les journaux qui font leurs choux gras des coups audacieux des "bandits en autos". C'est en fréquentant un groupe de jeunes anarchistes que Bonnot s'est lié avec de futurs membres de sa bande : Octave Garnier et Callemin dit "Raymond la Science" et d'autres encore : Carouy, Soudy, Monier, Valet, Metge, Dieudonné... Tous ou presque tomberont sous les balles de la police ou le couperet de la guillotine. Des dizaines de milliers de curieux assisteront comme au spectacle à la traque et à l'agonie de Bonnot, blessé et piégé dans sa cache, chez son ami le garagiste Dubois à Choisy-le-Roi, le dimanche 28 avril 1912. Cinq cents hommes armés, deux compagnies de la Garde républicaine, le régiment d’artillerie de Vincennes, un cordon de tirailleurs, une mitrailleuse lourde, de la dynamite font face à un homme tapi entre deux matelas, un pistolet Browning au poing. Six balles dans la peau seront son châtiment. Sur quelques feuillets, on retrouve des mots griffonnés, un Bonnot aux airs de Rimbaud : "Je ne demandais pas grand chose. Je me promenais avec elle au clair de lune. C'était là le bonheur dont j'avais rêvé toute ma vie, celui après lequel j'ai toujours couru et qu'on m'a volé chaque fois".     BG

 

      Illustration :  - Le portrait familial d'un honnête commerçant   

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Samedi 11 avril 2020

A la recherche des trésors vinois

Les précieux "fruits" de la terre

En ces temps de confinement, le jardinage peut vous révéler quelques surprises... Si la nacre, la soie et la noix sont les « bijoux de famille » de Vinay au début de l’ère industrielle, il est d’autres trésors vinois plus anciens, datant de l'époque romaine. Et notamment de la période troublée de la conquête du sud de la Gaule par les Romains en 121 avant J.-C. Souvent, dans la crainte de l'irruption de l'ennemi, l'occupant de la contrée, désireux de conserver son bien et sa vie, et de soustraire ses objets précieux au pillage, a confié à la terre le soin de dissimuler sa fortune. Le meilleur coffre-fort ! Parfois, en cas de disparition subite du prudent propriétaire, le butin reste enterré pendant des années, des siècles, des millénaires. Jusqu'à ce qu'un jour, ces traces sonnantes et trébuchantes émergent... ou pas. Et que l'on en parle... ou pas. Nous vous contons aujourd'hui l'histoire de trois trésors, découverts par hasard en pays de Vinay. Parmi d'autres trouvailles dauphinoises. Trésors que les experts nomment moins poétiquement des "dépôts monétaires".

Le premier surgit de terre le 10 janvier 1856, aux Gallisières, quand le fermier Etienne Penin, travaillant sur la propriété de M. Éloi Cottin, sur la route de la gare de Vinay, peine à creuser un fossé dans un sol dur. Il y met toute sa force. Quand  soudain, le soc de la charrue bute sur un obstacle. Une pierre ? Non, c'est un vieux pot en terre grisâtre. Extirpé du sol, il se révèle bien lourd. A l'intérieur, le fermier découvre des bijoux et des pièces. Tous ces objets seront vendus pour 200 francs au musée archéologique de Lyon. Et le secret retombera sur cette trouvaille. Mademoiselle Cottin, fille du propriétaire, directrice de la Poste à Saint-Geoirs, apportera plus tard (en 1881) des précisions sur cette découverte à la Revue belge de numismatique ; et le Dauphinois Gustave Vallier, historien, numismate et sigillographe (spécialiste des sceaux) établira le détail que nous vous livrons : "Ce pot contenait cent quarante-huit pièces de cuivre avec effigies romaines ; huit pièces en argent de forme irrégulière ; trois pendeloques en métal jaune, à l'une desquelles était encore adhérente une pierre verdâtre ; une bague en argent, dans laquelle était enchâssée une pierre bleue revêtue de quelques empreintes et assez semblable au bleu servant à azurer le linge ; enfin, deux bracelets en argent, légèrement cannelés et fendus au milieu pour pouvoir y passer la main".

La Société française de Numismatique et d'Archéologie a pour mission au 1er janvier 1875 d'encourager l'étude de ces sciences et d'offrir aux collectionneurs des occasions d'échanger sur leurs découvertes mutuelles. On en saura donc (parfois) un peu plus, sous la présidence du vicomte de Ponton d'Amécourt. C'est ainsi que quelques décennies plus tard, Vinay allait être derechef le théâtre de découvertes fortuites. Le 24 mars 1882, l’éboulement d’une carrière de l'Allégrerie, au hameau de Cordière, révèle trois kilogrammes de monnaies romaines ; trois jours plus tard, dans le même sable, le sieur Chollat découvre une amphore. Les ouvriers, voulant l'extraire, la brise et les débris révèlent près de trente mille pièces de monnaies romaines diverses pesant 70 kilogrammes. Rebaptisé le "Trésor de L'Albenc", ce dépôt serait dû - selon les experts d'alors - à un enfouissement précipité par un payeur militaire, soucieux de préserver la solde face à l'ennemi. On retrouve Gustave Vallier qui accourt à Vinay auprès de "l'inventeur" du trésor, méfiant : "il ne put vaincre la stupide défiance du sieur Chollat, et il lui fut impossible d'étudier cette trouvaille". Toutefois, il réussit à examiner très sommairement un millier de ces pièces, sous le regard sourcilleux de l'inventeur : la majorité sont aux effigies des empereurs Claude (qui régna de 41 à 54) et Gallien (régna d'octobre 253 à septembre 268).

Enfin en 1895, la charrue du laboureur Gros exhume à Buissonnière (un quartier bien connu de certains du CMI-Vinay) un pot de deux cents pièces, que le chercheur Hyppolite Müller complète d’un vase protégeant 1352 pièces roulées dans des étuis de toile. En 1888 à Saint-Hilaire-du-Rosier furent rouvés des bijoux romains achetés par le collectionneur Eugène Chaper : une statuette de Mercure, des pièces, deux colliers et deux paires de boucles d’oreilles en or... Plus récemment, un trésor monétaire gaulois, contenu dans un vase en céramique, a été découvert en 1999 sur la commune de Poliénas. L'ensemble a été acheté par le Musée Dauphinois de Grenoble. Le trésor était constitué de dix statères d'or gaulois, de 427 monnaies gauloises en argent et 165 oboles grecques de Marseille. Je connais des Vinois qui vont bêcher soudain leur jardin… Et pas que pour récolter des patates ! BG

Illustration :  -  Le rêve du chasseur de trésors : une amphore remplie de pièces

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Vendredi 10 avril 2020

Une médaille olympique iséroise menacée

Le vin rouge, un produit dopant ?

Retrouvons le jeune Français Louis Chaillot découvert dans l'histoire du jeudi 2 avril. En passe de s'établir dans un petit magasin de cycles de la rue Colbert à Grenoble comme vendeur réparateur de vélos, il participe aux Jeux Olympiques de 1932 à Los Angeles. A dix-huit ans, il vient de remporter le Championnat de France amateur de vitesse en cyclisme sur piste. Avec la délégation française (dont il est le benjamin), il a pris le bateau au Havre début juillet pour rallier la terre américaine.  Ces JO marqué par le gigantisme sont aussi le cadre d'une concurrence féroce entre pays, ce qui ne va pas sans heurts, et le jury olympique est à l'ouvrage avec toute la sévérité requise, voire plus... En attendant d'affronter les 85.000 spectateurs du vélodrome de Pasadena, Louis admire le stade olympique du Memorial Coliseum, et ses 105.000 places assises. Chaque soir, il rentre au village olympique, dans l'enceinte réservée aux hommes et loge avec des camarades dans l'une des sept cents petites maisons préfabriquées. On case les vélos comme on peut. 

Le niveau de compétition s'annonce très relevé pour cette Olympiade de 1932 (effectivement, dix-huit records du monde y seront battus).  La technologie apparaît : le chronométrage automatique juge les épreuves d'athlétisme et la photographie (photo-finish) départage les arrivants. Autres nouveautés aux cérémonies de remise des médailles : les vainqueurs montent sur des podiums et le drapeau du pays du médaillé d'or est  hissé. Louis Chaillot a été retenu pour l'épreuve de vitesse, mais aussi pour accompagner le Parisien Maurice Perrin dans l'épreuve du tandem. Au fil des jours, la France a décroché déjà neuf médailles d'or : deux en équitation (dressage individuel et par équipes), deux en escrime par équipes (épée et fleuret), trois en haltérophilie grâce à Raymond Suvigny, René Duverger et Louis Hostin, une en lutte libre (Charles Pacome) alors que Jacques Lebrun s'impose en voile sur son dériveur Snowbird. Il faut arrondir ce total...

Louis est bien près d'y parvenir : il décroche l'argent en vitesse individuelle sur l'anneau de Pasadena. Pendant ce temps, le stade olympique bruisse de rumeurs. La gagnante du 100 mètres - avec le record du monde en 11"9 en prime -  serait un homme ! Sur son acte de naissance, la Polonaise (émigrée jeune en Amérique) Stanislawa Walasiewiz porte le prénom de Stanilas, et sa morphologie très masculine prête peu à confusion. Le jury n'ose pourtant pas aller plus loin et confirme son sacre. Plus tard, devenue Américaine sous le nom de Stella Walsh, elle sera assassinée lors d'un cambriolage et l'autopsie confirmera que la championne était un homme. La Canadienne Hilda Strike, 2ème du 100 m féminin en 1932, réclamera sa médaille d’or... mais seulement en 1984, lors d'autres JO à Los Angeles, devenue arrière grand-mère. Un beau geste fait oublier ce scandale : l'escrimeuse anglaise Judy Guinness, en finale, signale aux juges qu'ils ont omis de compter deux touches en faveur de son adversaire l'Autrichienne Ellen Preis, se privant ainsi de l'or olympique. Fair-play ces Anglais ? Ca ne va pas durer. Et Louis va le vérifier à ses dépends. Associé à Maurice Perrin en tandem, le voilà qualifié pour la finale face à des Anglais, les frères Chambers.

La paire française ne leur laisse aucune chance et les bat en deux manches sèches. Voici l'or ! Battue sur la piste en bois, la perfide Albion tente alors de gagner sur tapis vert en posant réclamation contre les jeunes Français. Leur faute, pour ne pas dire leur crime ? Avoir emporté dans leurs sacs deux bouteilles de vin rouge pour fêter ça ! Dopage ? Certains Anglais sont prêts à témoigner. C'est l'époque de la prohibition et le comité olympique ne plaisante pas. Mais il sera impossible aux délateurs d'apporter la preuve (le vin a-t-il été bu en vitesse pour cacher la "faute" ?) et la réclamation sera rejetée. Ouf ! Louis Chaillot sera lors de l'Olympiade suivante de sinistre mémoire, en 1936 à Berlin devant Adolf Hitler, de nouveau médaillé d'argent en vitesse sur piste. Revenu à Grenoble, il montera un projet un peu fou : s'attaquer au record du monde cycliste de vitesse derrière moto, détenu par le Français Albert Letourneur avec 147 km/heure. Son vélo spécial arbore un gigantesque plateau d'acier de plus de cent dents, et le motocycliste choisi pour le "driver" est le Grenoblois André Chevalier, une casse-cou au guidon de sa Black Shadow (l'Ombre Noire). Le décès soudain d'André Chevallier mettra fin au projet. BG

Illustration : Chaillot à l'entraînement en vue des JO

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Jeudi 9 avril 2020

Malleval, quel cirque !

Aux temps bénis de la colonie

Un peu de géographie et de (pré)histoire pour commencer :  le cirque montagneux de Malleval, favorisé par une exposition ensoleillée et la présence de nombreuses sources et d'abris naturels, sert de refuge inexpugnable aux hommes de l’âge du bronze. Ainsi l’atteste le matériel archéologique découvert dans une grotte des Gorges du Nan. Nos ancêtres les Gaulois auraient pu y trouver aussi refuge face aux invasions romaines d'antan. Plus tard, les Chartreux des Ecouges s’implantent aussi à la Servagère et dans le vallon de Combe Noire. Malgré les rudesses de la montagne et du climat, et le relatif isolement dû aux trop rares chemins de communication avec la vallée, Malleval reste un site peuplé et la construction d'une route spectaculaire à flanc de falaise dès l'année 1882, d’abord jusqu’au hameau du Moulin puis ensuite jusqu’au village, maintient  l'endroit comme un lieu d'exception, accueillant pour qui sait reconnaître les bonheurs d'une vie simple et sauvage.

Une vie mise entre parenthèses pendant la guerre, notamment en avril 1944, quand des miliciens, revêtus d’une capote militaire allemande, guident l'ennemi de Cognin jusqu'au Moulin de Malleval, où est anéanti le premier poste de résistance, puis au village et dans les hameaux environnants, bloquant les pas dans la montagne et menant une sanglante attaque qui causent la perte d'une cinquantaine de maquisards et de civils, et l'incendie de vingt-six habitations. Très lourd tribut  à payer dans cette monstruosité. Le moulin notamment - inclus dans le vaste domaine jadis propriété de la Chartreuse des Ecouges et qui a donné son nom au hameau du Moulin - date du 18è siècle et a fourni pendant des lustres la farine aux montagnards, qui cultivaient du blé sur les moindres lopins exploitables. Et aussi l'huile de noix pour l'éclairage. La scierie attenante fabriquait des planches et des caisses, l’ensemble étant désigné « chez Veyret » (la scierie a fermé au début du 20è siècle).

Mais c'est une vocation un peu particulière de ce moulin qui retient l'attention du 20e siècle : la colonie de vacances de la Jeanne d’Arc – club de gymnastique aujourd’hui plus que centenaire - planta son camp de vacances en ce lieu isolé, niché dans un creux de verdure propice à la méditation... et surtout pour l'enfant aux équipées sauvages. On y devient tour à tour trappeurs, indiens, sauvages, cannibales, explorateurs, clowns, dompteurs… Quel cirque ! On y apprend (en cachette) des chants aux paroles peu évangéliques ; et quelques mystères de la nature jusque là bien préservés par les familles. Les enfants ne naîtraient pas dans les choux ? On m'aurait menti ? Pour la baignade, il faudra repasser, car l’eau du torrent est glacée, même en été…  On y construit des ponts, des moulins, des cabanes, des roues à aubes que le courant affole. La vie y est saine mais rustique à 700 mètres d’altitude. En 1953, le maçon Emile Dialley procède à des aménagements de confort pour les petits colons, dont un WC pourvu d’un siège à la Turque blanc. La classe !

Entre montagnes et forêts, les petits colons sont moins soumis aux tentations futiles des vallées frivoles. Bon, je ne disais pas pareil quand j’y étais… Les bâtiments sont rudimentaires, les murs froids, le toit un peu percé. La seule année où j’y suis colon, la gouttière donne juste sur mon lit, comme par hasard. Une place réservée aux petits nouveaux, un baptème du feu, en quelque sorte. Spartiate ! Mais quelle rigolade loin des parents. Pour rompre la monotonie des longs séjours, une visite des familles est programmée ; l’occasion d’apprendre des saynètes jouées devant cette indulgente assistance. Pour finir sur une note pour une fois plus personnelle, disons que j’y connus le triomphe - n’ayons pas peur des mots - dans une mise en scène des inoubliables « Trois bandits de Napoli » sur un air d’Annie Cordy qui a résisté à cette concurrence déloyale avec ces vers inoubliables : « Les trois bandits, pi pon pi pon, de Napoli, pi pon pi pon, tout doucement y descendaient de la montagne ; pour aller au ravitaillement, car pardi au bout d'un moment, ma qué ! La faim elle vous tenaille les entrailles… » Vous trouvez ça drôle ? Attention, j’ai des noms de participants… et certains sont devenus d’honnêtes et respectables Dauphinois !  BG

 

                Illustration :  - Un site niché dans un creux de verdure

 

 

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 Mercredi 8 avril 2020

La fièvre blanche a frappé

Au printemps de l'an 1936, l'heure est au ski en Vercors

CMI compte nombre de skieurs de fond (dont Maurice Manificat ou Vincent Vittoz), ou d'adeptes du ski-alpinisme ou du biathlon (enfin bientôt ?) Et ses stages se font en Vercors.  Donc parlons ski ! Si notre région connaît des hivers sans neige, donc sans ski, il fut un autre temps où les skieurs débutants découvraient la montagne, dont notre Vercors. Ainsi dans les premiers jours de l'année 1936, les partis de gauche décident de s'unir contre « le danger fasciste » et de contrer les tentatives de l'extrême-droite pour établir en France un régime dictatorial inspiré de l'Italie fasciste. Il élaborent un programme commun et des accords de désistement en vue des élections du printemps 1936. La publication du programme électoral de ce Front populaire - résumé par le slogan « Pain, Paix, Liberté » - est attendu pour début janvier. Mais loin de ces préoccupations politiques, les Parisiens sont frappés dès le jour de l'an - premier jour de vacances - par la "fièvre blanche". Le quotidien régional "Le Petit Dauphinois" s'en fait l'écho dans son édition du jour. La mode parisienne n'est plus aux réveillons lourds de pantoufles, de cravates, de dindes et d'indigestions... La seule interrogation qui taraude avant le changement d'année est : "Pourvu qu'elle soit bonne !" Elle ? Qui ? Mais la neige bien sûr ! Et de suivre avec passion les bulletins d'enneigement de L'Alpe d'Huez ou de Villard-de-Lans.

Les skieuses débutantes des grandes villes choisissent  aux rayons de sports d'hiver les moufles, le serre-tête et les guêtres de soie, le gilet en veau gratté ou le pantalon que les sénateurs veulent leur interdire. Elles apprennent à s'assouplir les muscles et à pratiquer les indispensables mouvements de flexion "sans lesquels la pratique du ski ne serait qu'une variante assez douloureuse du toboggan". On a mis à disposition des futurs Killy des pistes artificielles à la Porte de Versailles et au quartier de l'Etoile : "l'art et la manière d'éviter les bûches et de ne pas faire figure de néophytes", promet la réclame. En Vercors, on les attend de pied ferme. Le téléski des Cochettes à Villard-de-Lans est en cours de construction : les premières perches hérissent le massif, surmontées de roue de vélo et d'un enchevêtrement de câbles et de contrepoids. Le progrès ! Pour étonner les Parisiens. La neige du premier de l'an est là en abondance.

Les couloirs du Métropolitain et les quais de la Gare de Lyon sont envahis par une faune étrange : bonnets enfoncés jusqu'aux oreilles, blousons cadenassés, skis et bâtons sur une épaule, sac sur l'autre épaule, les apprentis skieurs martèlent le sol avec leurs lourds souliers et courent en bataillon sous un même uniforme vers un bonheur alpin anticipant les premiers congés payés de l'histoire. Les trains ont été dédoublés pour ce premier jour de l'année, mais ils suffisent à peine à avaler la forêt de skis roulant vers le Vercors ou la Chartreuse (les plus fortunés visent Morzine, Megève, Chamonix). Le journaliste du Petit Dauphinois, euphorique, se laisse porter par la magie de l'instant : "On voit se lever une aube de pureté, de jeunesse et d'espérance au-dessus des noirs horizons de Paris et de la crise... Serait-ce un rêve ? Une hallucination ?  Non, c'est la fièvre blanche !" Il n'existe pas de médecins pour la soigner.

C'est sûr que sous le blanc manteau villardien, on oublie aisément que le Parlement vient d'adopter un budget en déficit, ou qu'une nouvelle taxe sur la farine est instaurée, ou qu'on n'a plus de nouvelles de l'aviateur Saint-Exupéry. Les inondations du Rhône ou la grève des mineurs de La Mure sont superbement ignorées des arrivants parisiens. Au cinéma Palace de Grenoble, Fernandel triomphe dans "Les Gaietés de la Finance". Le vermifuge Lune achète dans les journaux des quarts de page pour sa réclame et souhaite "une bonne année et une bonne santé à tous les enfants de France"... du moins ceux qui ingurgitent l'amer breuvage. Quarante ans après l'arrivée du ski dans le Vercors avec les militaires et les gardes forestiers, cette année 1936 commence bien chez nous. Autrans organise des compétitions depuis 1904. Et le Challenge « Le Gaulois » organisé par le Ski Dauphinois a fait vibrer la Chartreuse. C'est à peine si l'on prête attention à l'entrefilet du journal mentionnant qu'un certain Adolf Hitler (qui a usurpé le titre de Führer du Reich) adresse à l'armée allemande son message de nouvel an : "Soldats, une année décisive pour l'histoire militaire allemande est écoulée. Le Reich est libre et fort ! J'exprime ma reconnaissance à tous les soldats qui ont contribué à la réorganisation de l'armée. Le mot d'ordre pour 1936 est : En avant pour la paix, l'honneur et la force !". La paix, disait-il... BG

Illustration :  -   Réclame de 1936 pour le ski (et pour la Suze apéritive)

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Mardi 7 avril 2020

Un miracle à Vinay !

 

La France, lève-toi et marche !

La Saga de la Noix proposée par le CMI-Vinay part de Vinay et traverse Notre-Dame de l'Osier. Deux terres de miracle. Voilà pourquoi les trailers ont la forme ici ! Au mitan du 17e siècle, les cadets de la noblesse de notre contrée se disputent l'honneur d'intégrer le régiment de Monsieur de Chissé, seigneur de La Marcousse, dont le château massif trône au bourg de Poliénas. Une cavalerie d'élite qui court les champs de bataille d'Europe et combat l'ennemi du royaume. Bien sûr, ces fiers rejetons servent la troupe magnifique comme officiers, chevauchent les meilleurs destriers et couchent sous la tente blanche avec le souper servi dans la vaisselle d'argent. On a son rang, ventrebleu ! Pour la piétaille et la troupe de cavalerie, on recrute dans la région les plus braves et les plus habiles fils de la terre ; et l'on prend aussi leurs roussins à la crinière hirsute. En entrant, le cavalier oublie son nom de famille et reçoit un sobriquet glorifiant : Belle-Chasse, Marche droit, Trompe la Mort, Crespin. Ainsi en est-il d'un surnommé La France, enfant de Saint-Quentin, fief et terre que la famille de La Marcousse a rachetés dès l'an 1627.

Le sieur de La Marcousse commande l'avant-garde de l'armée de Louis le Treizième qui combat les Espagnols sur les bords de la Sesia (dans le Piémont italien). Mais en 1639, le capitaine et son frère seront blessés en Italie. Si les officiers sont blessés, c'est que leur garde rapprochée a auparavant été décimée et que leurs cavaliers sont tombés. Tel est le triste sort du dit La France. Il n'est pas occis mais son état ne vaut guère mieux. Il est relevé gravement blessé aux jambes. Il ne pourra plus monter à cheval ni se battre, finie la solde. Il lui faut se traîner comme un infirme. Retour à la terre natale en béquillant : "il était estropié des deux jambes et ne marchait qu'avec des crosses". Son salut va lui venir de voisins : Ennemond de La Rive - dit Dupont - de La Rivière, et Guillaume Robin, marchand de Saint-Quentin. Comment ? C'est que les deux ont été témoins du premier miracle dûment répertorié attribué à l'osier sanglant qui a marqué l'histoire de Notre-Dame de l'Osier : il a touché Matthieu Gonet, enfantelet désormais ressuscité de Vinay.

Ce fils du tisserand Claude Gonet a glissé sur la berge du Tréry et a disparu sous la grande roue d'un artifice, dans l'eau glacée. Il y reste coincé, inerte. Le registre des miracles du sieur Duport, secrétaire épiscopal, constate : "Son père le retira pour mort par la tête d'entre la roue et les canaux, le porta chez lui, envoya quérir Monsieur Fays, curé dudit lieu, lequel voua cet enfant au Verbe Incarné et à la Sainte Vierge". Le curé Fays recommande l'enfant à la croix de l'Osier et demande à ses parents de promettre de faire célébrer une messe. Miracle : "Au même instant, le petit enfant commença à respirer et recouvrer la vie". La chose est constatée par deux témoins, justement les voisins de La France. Les deux conseillent à l'infirme de se vouer à la Sainte Vierge à Vinay, et d'aller trouver Monsieur le curé de Poliénas "qui lui dirait ce qu'il faudrait faire". Heureux hasard, messire curé Jean Moron est l'un de ceux qui ont été chargés par "l'Illustrissime et Révérendissime Messire Pierre de Scarron, évêque et prince de Grenoble", de vérifier les miracles attribué à l'osier sanglant, dont la récente guérison de l'enfançon vinois.

Moron envoie La France au pied de la petite croix de l'Osier, "devant laquelle il pouvait faire sa prière en l'honneur du Verbe Incarné et de la Sainte Vierge" (cette modeste croix sera bientôt remplacée par une magnifique croix offerte par pieuse Jeanne de la Croix de Chevrières et érigée aux bons soins de Fays, le curé vinois). Et après la prière, il faudra à La France faire dire et payer une messe à Vinay. L'infirme est porté jusqu'à la croix ; il s'y traîne à genoux et débite sa supplique en ânonnant. Et là miracle ! "Il n'eut pas parachevé sa prière qu'il se sentit sain et gaillard, quitta ses crosses d'abord, remonta à cheval sans aide, et s'en alla faire célébrer sa messe en actions de grâces à Vinay". Le curé note vite sur son registre le prompt miracle. Le dit La France, ne profite guère du bon temps retrouvé. Il lui faut retourner au service de sa nouvelle Majesté, Louis le Quatorzième, en ses armées d'Italie. Un miraculé dans la troupe, ça porte bonheur ! Et le 10 octobre 1654, le commandant de La Marcousse et ses cavaliers vaincront les Espagnols dans le Milanais, au passage sur la rivière Bormida.   BG

Illustration :  - La foi partout présente à Notre-Dame de l'Osier, même dans les bois 

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Lundi 6 avril 2020

Agathe et le saucisson des Agathines

Et comment la brioche de Saint-Genix fut imaginée

Les femmes sont créatures humaines et ont une âme, on le sait depuis au moins... le concile de Trente (en 1545), voire même selon certains optimistes depuis l'an 585 lors du concile de Mâcon qui n'aurait reconnu l'existence de l'âme des femmes qu'à une faible majorité de trois voix. Ce qui fera dire il y a trois siècles de cela à Pierre Bayle, le grand érudit calviniste français : "Ce que je trouve de plus étrange est de voir que dans un concile on ait gravement mis en question si la femme était une créature humaine, et qu’on n'ait décidé l’affirmative qu’après un long examen". Qu'en penseront nos adhérentes de CMI ? L'attribution du droit de vote aux femmes remonte en France - parmi les derniers pays européens à y consentir- à l'année 1945 ; faut-il en être fier ? Il n'est jamais trop tard, certes... Pour personnifier les divers tourments que la gent masculine a fait subir aux femmes pendant des siècles, elles ont choisi comme émissaire Sainte Agathe de Catane, morte en martyre, protectrice des pauvresses, patronne des nourrices (et aussi des bijoutiers et des fondeurs de cloche), fêtée chaque 5 février.

A la fin du 19e siècle et ensuite, dans nos villages dauphinois et nos campagnes, surtout avant-guerre (bien que la tradition renaisse de nos jours), les femmes ont parfois osé imaginer se réunir sans les hommes pour un repas en commun. Une révolution quand on sait qu'elles sont alors exclues de tous les banquets populaires et festins officiels de la République : ainsi lors du banquet de la Mutualité le 31 octobre 1909 sur la place d'Armes  à Tullins, en présence du ministre de l'agriculture, M. Ruau, plus de mille repas sont servis durant trois bonnes heures par le chef Loubet : pâté de volaille en gelée, saumon du Rhin sauce tartare, bœuf à la provençale, poularde aux petits pois, un litre de vin par personne et champagne pour tous ! A cette gigantesque table d'honneur ne figure qu'une seule femme, Madame Courtois, qui accompagne son époux. A ces nouvelles disciples d'Agathe, qu'on nommera bientôt les Agathines (je n'ose imaginer que c'est par comparaison avec un mollusque gastéropode du même nom, caractérisé par une grosse tête obtuse, quatre yeux globuleux et une peau chagrinée), on a accordé magnanimement l'autorisation de quitter la cuisine familiale, mais une seule fois par an, le 5 février, jour de la sainte ; il ne faut pas pousser non plus.

Ce jour là, les hommes sont de toute façon requis pour semer les fèves, les pois, les poireaux ; un dicton affirme : "Passée la Sainte Agathe, plante tes oignons même dans la glace". C'est un peu aussi par compassion pour cette pauvre Agathe dont l'histoire émeut les cœurs (masculins) les plus endurcis : riche et d'une très grande beauté, elle a résisté aux avances éhontées de Quintien, proconsul de Sicile qui pour se venger la fit jeter en prison et torturer : ses bourreaux lui arrachèrent les seins à l'aide de tenailles rougies au feu, mais l'apôtre Pierre la guérit de ses blessures avant qu'elle ne perde la vie ; sa mort aurait déclenché  un tremblement de terre pour punir les coupables. Pas mieux pour une autre Sainte Agathe (de Nicomédie) morte en martyre dans les flammes du bûcher. Le culte de Sainte Agathe s'est rapidement répandu et il arrive chez nous. Avec des manifestation surprenantes.

Ainsi une brioche qui fait référence à la poitrine d'Agathe : ce sera le gâteau de Saint-Genix, car inventé en 1880 par le pâtisser Pierre Labully dans le village de Saint-Genix-sur-Guiers, qui est encore vendu aujourd'hui dans nos boulangeries locales. Ou la bénédiction des petits pains (l'iconographie représente Agathe portant ses seins soupés sur un plateau, en forme de miches de pain) pour protéger le foyer contre l'incendie ; plus efficace que le paratonnerre ou le contrat de mon assureur préféré ? Encore plus près de nous en Vercors, nos Agathines allaient à la messe avec un saucisson dans leur panier. Avant d'entendre l'Evangile, elles le laissaient dans un café pour le faire cuire dans l'arrière-salle pendant l'office, chaque saucisson étant orné d'un  ruban ou d'une ficelle pour le reconnaître. A la sortie de la messe, c'était pour elles la "saint Cochon" qui débutait autour de la table, bref moment de distraction dans un quotidien plutôt rude.  On aura compris qu'il faut lire parfois cet article au second degré, il m'en cuirait sinon auprès de mes lectrices, que je laisse faire leur beurre de ce dicton : "Eau qui court à la Sainte Agathe, mettra du lait dans la baratte"...  BG

Illustration :  -  Sainte Agathe

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Dimanche 5 avril 2020

Henri Moyet : "Le temps me dure"

Plus de 1500 jours confiné derrière les barbelés

Si quinze jours de confinement sur leur canapé à regarder la télé en mangeant des pizzas pèsent aujourd'hui à certains citadins, que dire de 1500 jours fermé dans un trou à rats, loin de son pays et des siens. Au début de la Grande Guerre de 14/18, Henri Moyet, de Beaulieu, est fait prisonnier le 25 septembre 1914 ; il est envoyé à Kassel, immense camp de prisonniers de guerre en Allemagne où s'entassent dans les baraquements, les hangars et les tentes quarante mille captifs de toutes nationalités. Il "loge" à l'annexe de travail de Niederzwehren, avec les hommes du rang. Au début, les conditions de détention en Allemagne sont très rudes, car personne ne s'attendait à tant de monde. On fait dans l'improvisation et le rapide, sans infrastructures adaptées, certains prisonniers creusent des trous pour se protéger du froid. L’Allemagne, soumise à un blocus économique, n'arrive déjà pas à nourrir correctement sa population, alors des prisonniers...

Dans ces courriers aux siens, Henri cache la réalité du camp... pendant que les siens dans leurs réponses lui taisent la mort de son cher petit Roland, des suites d'une grave maladie. Le courrier, ce lien ténu qui maintient une étincelle de vie dans des familles séparées par la guerre. Parfois un colis venant agrémenter l'affreuse tambouille de la  "Kantine" ou protéger du froid. Henri réclame sa ceinture de flanelle pour l'hiver. A sa femme Alice, qui assume le travail sur le domaine pendant son absence et l'en tient informé, il confie : "Les vendanges sont finies,  les noix sont ramassées mais non vendues, les blés sont également faits, grâce aux bons voisins ; que de dettes je vais devoir..." A ses conscrits de Notre-Dame de l'Osier, parlant du canon allemand : "J’aime beaucoup mieux entendre tous les grondements, les pétarades de nos conscrits de l’Osier que l’autre ! Oh la la, après la pluie, le beau temps..." A son ami Abel Bourquis : "Ca se voit, mon cher Abel,  que tu n’as pas entendu péter le canon pour avoir peur d’une armée ; enfin bref, le tonnerre de l’Osier a beau gronder, jamais il ne sera si terrible que celui que j’ai entendu".

Bien sûr, ce ne sont guère des nouvelles fraîches, d'ailleurs pour Henri, la fin de la guerre ne sera pas pour le 11 novembre 1918 puisqu'il restera en captivité du 26 septembre 1914 jusqu'au 20 janvier 1919, jour béni de son rapatriement pour une permission de soixante jours... avant de regagner son Corps d'Armée. Mais ce n'est plus le même homme ; il est certes vivant, lui, mais usé par plus de quatre ans de captivité - une des plus longues captivités de Français - dans des conditions effroyables, malgré les bons soins du docteur Rehberg, un médecin allemand, le seul à faire preuve de dévouement et d'efficacité envers les prisonniers, notamment dans l'isolement des malades et la désinfection des baraquements, mais avec les moyens du bord et le peu de médicaments disponibles. Le camp a été inspecté parfois par des délégués de pays neutres et des représentants de la Croix-Rouge qui ont tenté de préserver la santé de ces malheureux qui souvent ignorent l'actualité de cette guerre. Son retour par le train, en plein hiver, n'est pas de tout repos pour un soldat affaibli par les privations et les corvées.

Alice, prévenue du retour de son mari, a attelé le cheval à la charrette et se dirige seule vers la gare de Vinay. Un temps à ne pas mettre un attelage dehors : de la bise, de la neige, du verglas, et au détour d'un virage, voilà la carriole dans le fossé ! Malgré beaucoup d'efforts, impossible de redresser le véhicule, elle ne peut reprendre la route et s'arrête au bord du chemin, seule. Après un long moment à guetter âme qui vive, elle aperçoit au loin une silhouette voutée, au pas hésitant. Elle lui demande de l'aide. C'est Henri, tellement fatigué et amaigri qu'elle ne l'a même pas reconnu  ! Enfin au pays ! La vie a repris tout doucement à Dampierre. Deux enfants viendront encore au foyer d'Alice et Henri : Geneviève est née le 23 avril 1920 et Cécile quelques années plus tard. Geneviève épousera Émile Berger de Beaulieu ; Cécile se mariera avec Paul Emerard, ancien maire de Beaulieu ; et l'aînée Anne- Marie, mariée à Roger Dobremez, hérite de Dampierre. Henri impose son nectar, le Grand Mousseux "Château Dampierre". Celui qui a attendu son retour au frais dans la cave, pendant qu'il croupissait à Kassel, près de Göttingen. La vigne court toujours sur les coteaux et les terrasses.  BG

 

 

Illustration :  -  Portrait du soldat Moyet (avec l'aimable autorisation de sa descendante Marie-Hélène, de CMI)

 

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Samedi 4 avril 2020

Brigitte et la fille du boulanger

Le mythe Bardot naît-il en Royans ?

Pour aiguiser votre regard, je vous offre un petit cadeau d'histoire, où comment une légende prend racine chez nous. Il y a quelques temps, Brigitte Bardot, actrice mythique et fantasmatique du siècle précédent, fêtait ses 80 ans. Du moins, les medias les fêtaient pour elle, qui n'accorde plus guère d'importance au temps qui passe et aux apparences pour se consacrer à diverses actions dont nous retiendrons ses œuvres animalières. Une fois l'agitation éteinte, il est donc temps pour nous d'évoquer une particularité  de l'icone : ses ascendances dauphinoises "de par chez nous", et plus particulièrement en Royans. Quoi ! Brigitte Bardot, la Bourne, le pont Picard et le mont Barret ne feraient qu'un ? Tout le contraire de Saint-Tropez et sa Madrague ? Pas tout à fait. Quoique... Il nous faut bien sûr faire appel à l'histoire.  Les parents de Brigitte sont le sévère industriel Louis Bardot et son épouse Anne-Marie Mucel. Déroulons maintenant l'écheveau qui nous amènera en Royans, où le nom de Mucel est porté depuis des siècles, et encore aujourd'hui.

Si la mère de Brigitte Bardot est née le 1er février 1912 à Paris, son grand-père maternel est d'origine dauphinoise : Isidore Mucel, inspecteur d’assurances né en 1881 à Valence, est venu à Paris par son brillant mariage avec Jeanne Grandval. Mais le père d'Isidore, le brave Antoine Mucel, était déjà du Royans, puisqu'il est né le 24 septembre 1837 à Pont-en-Royans. Sa carrière dans l'Administration montre une ascension sociale due au mérite : il est d'abord agent du canal d’irrigation du Rhône, puis employé aux Ponts et Chaussées ; il travaillera ensuite au greffe du Tribunal Civil, puis devient huissier et modeste homme de loi. Quand on sait que sa mère Madeleine était "ménagère" et que son père Antoine-Jean, maçon - "né au vingt-deuxième de Germinal an Onze (1803) à Pont-en-Royans, arrondissement de Saint-Marcellin" comme le constate l'adjoint au maire Perrot -, finira promu cantonnier chef des chemins vicinaux, on mesure les efforts incessants pour gagner honnêtement sa vie et élever sa famille vers une meilleure destinée. On va le vérifier avec les ancêtres, car la saga continue... Remontons encore le temps.

En effet, le père du précédent Mucel, lui aussi prénommé Antoine et lui aussi né à Pont-en-Royans en 1777, n'était qu'un petit cordonnier. A vingt-quatre ans, il se marie avec une "payse", une Pontoise de son âge, Magdeleine Bourne Chastel. Il va trouver un bon travail qui nécessite de quitter le pays natal ; oh pas très loin certes, à Chabeuil : le voilà gardien de la maison de campagne de M. Ferlay, quartier Les Rosiers. Le rêve ! Un déménagement qui eut étonné son propre père, Jean, lui qui n'a quitté son village de Pont-en-Royans que de quelques lieux et quelques jours, le temps d'aller chercher femme, l'Antoinette Rousset, née le 14 octobre 1742 à Saint-Jean-en-Royans, la fille du boulanger. Tiens, presque un titre de film, déjà. Si Jean loue ses bras à la journée dans les fermes, son père Antoine Mucel exerçait un métier très courant en Royans, à l'âge d'or du tissage : ouvrier dans une filature de laine ; c'est à Choranche, dans la montagne, qu'il a trouvé sa femme : Jeanne Eynard, fille de modestes journaliers.

Et l'on pourrait poursuivre à l'envi. Et citer d'autres villages où la famille a essaimé : Saint-André-en-Royans, Chasselay, Saint-Romans, Saint-Lattier, Vinay, Saint-Hilaire-du-Rosier... Se doutaient-elles la fille du boulanger, la repasseuse, la domestique, la journalière ou  la laveuse d'antan, se tuant à la tâche, les yeux rivés sur l'ouvrage, qu'une des leurs, bien plus tard, ferait tourner les têtes des hommes du monde entier ? Difficile à croire vu du pont Picard... Peut-être vous-mêmes êtes-vous parent (lointain) avec Brigitte Bardot, sans le savoir. Elle qui est venue plusieurs fois dans les dernières décennies en Sud-Grésivaudan, sous couvert d'anonymat ou de discrétion. En pèlerinage familial ? BG

 

Illustration :  Brigitte (photographiée le jour de ma naissance... tout ça pour dire que je suis beaucoup plus jeune)

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Vendredi 3 avril 2020

En Dauphiné, héron et castor sont des poissons

Le vendredi, c'est jour du poisson... même pas du poisson d'avril

« Vendredi, c’est le jour du poisson », vous l'avez assez entendu. Et avec le 1er avril, le poisson est doublement à la fête. Au Moyen-Âge chez nous, le poisson eut parfois une drôle de tête, avec des plumes et une fourrure pour compliquer le tout. Le héron, le cygne et le castor étaient ainsi classés parmi les poissons. Nos aïeuls étaient-ils tombés sur la tête ? Le vendredi dans la chrétienté, on fait "maigre" afin de commémorer le sacrifice de Jésus pour racheter les péchés de l’humanité. Un usage moyenâgeux qui a l'avantage de marier santé et pénitence : un jour de repas maigre à base de poissons ne peut que faire du bien à l'âme et au corps des princes qui affrontent quotidiennement les ripailles et festins de viandes (c'est "un peu" moins vrai pour le petit peuple) ; quant à la pénitence par cette privation bien temporaire et modeste, elle flattera l’esprit d’humilité qui doit habiter tout bon chrétien, fut-il grand de ce monde.

Le choix du jeûne s'est porté sur le vendredi par rapport à la figure christique, puisque Jésus a été crucifié un vendredi et que son image est associée à la figure du poisson, un symbole chrétien utilisé dès les premiers siècles. L'Église catholique a imposé des jeûnes spécifiques : deux jours maigres hebdomadaire les mercredi et vendredi ; un jeûne total au premier jour du Carême, le Mercredi des Cendres, et pour le Vendredi  ; et des jeûnes cycliques pour les Quatre-Temps et pour le Carême, pendant quarante jours avant Pâques, à l'image du jeûne que fit Jésus dans le désert. Mais le dimanche, tout est permis, ou presque ; on ne fait pas carême le jour du Seigneur. Cependant, on veillera à respecter le jeûne eucharistique avant le début de la messe et la communion. Compliqué. En réaction à ces interdictions et réglementations d'origine religieuse, une fête profane a été créée la veille de Carême, le Mardi gras, où défilent les masques du carnaval (dont une étymologie - "carne vale" - vaut autorisation de manger de la viande).

Le droit canonique l'affirme : "L'abstinence de viande ou d'une autre nourriture, selon les dispositions de la conférence des Évêques, sera observée chaque vendredi de l'année, à moins qu'il ne tombe l'un des jours marqués comme solennité". Déjà, dès l'an 732, le pape Grégoire III avait proscrit l'usage de la viande de cheval dans l'alimentation, l'animal ayant une fonction guerrière affirmée. Pour remplacer la viande, les graisses animales, mais aussi les fromages, laitages ou œufs, on trouvé l'idéale nourriture d'abstinence : le poisson, dont la chair froide et blanche préviendra de tout "incendie de luxure". Heureux hasard (?), les abbayes ont souvent le monopole de la production et de la vente du poisson frais, conservé vivant dans les viviers, fossés, bassins ou "bachats".

A la table du Dauphin Humbert II, en son château de Beauvoir, toutes les viandes défilent, servies par les maîtres queues et officiers de bouche : le faisan, l'oie, le coq, le porc, le mouton, le paon et beaucoup de gibier dont la noblesse se réserve la chasse : sanglier, cerf, chamois, ours. Que viennent agrémenter les tourtes, herboulades, brouets, potages... Le tout arrosé de force rasades de vins clairets et d'hypocras. Alors faire maigre et se contenter de filets de truite cuits à l'eau ? Même si les cuisiniers arrivent encore à accommoder quelques victuailles d'origine aquatiques : gelées de poissons, pâtés d'anguilles, brochets à l'étuvée. Pour pallier cette restriction alimentaire - qui vaudra par contre pour le peuple - tout en respectant l'esprit de la religion, on a trouvé une astuce commode : les mammifères d'eau et certains oiseaux aquatiques ou reptiles seront donc considérés comme des "poissons", avec l'aval de Monseigneur l'évêque. Les cuisiniers princiers peuvent donc embrocher allégrement et rôtir des animaux dont l'attrait culinaire a heureusement cessé depuis, comme le cygne, la tortue, le héron ou le castor. Drôles de poissons sans arêtes !  BG

Illustration :  C'est un poisson, je vous le jure !

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Jeudi 2 avril 2020

A 200 km/h en vélo dans les rues de Grenoble ?

Dans la roue de l'Ombre Noire

Pour faire plaisir à nos amateurs de vélo de CMI... Alors que Tour de France cycliste hésite à partir et que le vélo prend aujourd'hui droit de cité dans les rues de Grenoble, il est temps d'évoquer un grand nom du vélo dauphinois, passé aux oubliettes de la mémoire journalistique oublieuse des exploits accomplis "à la pédale", à la seule force du jarret et de l'esprit réunis... Il vous faut me suivre dans un petit magasin de cycles de la rue Colbert à Grenoble, comme il en fleurit partout après-guerre, y compris à Saint-Marcellin et à Vinay, pour emmener les Français (et les Françaises) vers la liberté retrouvée. Ici le patron, béret sur l'oreille et cigarette au coin des lèvres, saura vous conseiller pour acquérir le dernier modèle de vélo "ultraléger" d'à peine 18 kilogrammes (on n'a pas encore inventé les cadres en carbone !) ou réparer votre vieux "biclou" hérité du grand-père. Combien savent alors que cet alerte trentenaire nommé Louis Chaillot, sous ses airs de bricoleur, est un coureur cycliste médaillé olympique à plusieurs reprises ?

Aux Jeux olympiques de 1932 à Los Angeles, âgé de dix-huit ans, il a décroché la médaille d'or du tandem (longtemps resté spécialité française, avec le duo Trentin-Morelon), associé à Maurice Perrin, de trois ans son aîné et placé en pilote de l'engin. En finale, ils ont battu en deux manches sèches les frères Chambers, représentant anglais. Battue sur la piste en bois, la perfide Albion - peu fair-play pour le coup - tente de gagner sur tapis vert en posant réclamation contre les deux jeunes Français. Leur faute, pour ne pas dire leur crime ? Avoir emporté dans leurs bagages deux bouteilles de vin rouge ! C'est l'époque de la prohibition et le comité olympique américain ne plaisante pas. Mais il sera impossible aux dénonciateurs d'en apporter la preuve (le vin a-t-il été bu en vitesse pour cacher la "faute" ?) et la réclamation sera rejetée. Louis Chaillot sera lors de l'Olympiade suivante, de sinistre mémoire en 1936 à Berlin devant Adolf Hitler, médaillé d'argent en vitesse sur piste. Passé professionnel, l'honnête commerçant cueillera le seul métal qui lui manque, le bronze, lors des championnats du monde de Zürich de 1946 en demi-fond, discipline dont il est champion de France.

A Grenoble, dès 1948, il prépare un projet fou : s'attaquer au record du monde cycliste de vitesse derrière moto, détenu par le Français Albert Letourneur avec 147 km/heure. Le matériel et l'entraînement ayant fait des progrès, tous ceux qui s'y attaquent alors chaque mois d'été sur les routes rectilignes des Landes visent les 175 km/h, et pourquoi pas la barre mythique des 200km/h, dans l'aspiration protectrice de la moto, caparaçonnée à la mode des chars de guerre antiques. Louis Chaillot a un grand rival dans cette quête : José Meiffret. C'est à qui sera le premier à se lancer... L'Isérois - qui expose dans sa vitrine le vélo orange préparé pour l'exploit avec son gigantesque plateau d'acier de plus de cent dents, presqu'aussi gros que les roues - a trouvé un motocycliste de choc pour le "driver" : le Grenoblois André Che­valier, casse-cou célèbre du Moto-Club Dauphinois. D'autant qu'il possède un des rares exemplaires au monde de la Black Shadow modèle 20Y89 (une douzaine d'engins seulement furent sortis), cette Ombre Noire dont le concurrent de Chaillot fait étudier un prototype dans les ateliers de Pichon et Parat pour une tentative de record sur le circuit de Montlhéry (finalement, il optera pour une moto Mercédès 300 SL).

Les 1000 cm3 de cylindrée nécessitent une route sure pour exploiter la puissance de la moto, puis freiner et s'arrêter, à condition que le cycliste puisse emmener ce plateau démentiel derrière l'obus motorisé. Les deux hommes ont choisi le cours Jean-Jaurès (jadis cours Saint-André) qui fend Grenoble en ligne droite. Avec l'accord tacite de la municipalité, quelques essais ont lieu, en augmentant progressivement la vitesse. A plein régime, le motocycliste passe toutes ses vitesses mais manque de distance pour freiner, le cours étant... trop court. Pas grand chose, quelques mètres ; il faudrait trouver une rue de dérivation. Mais la tentative n'aura pas lieu, suite au décès soudain d'André Chevallier. Louis Chaillot poursuivit comme directeur sportif lors de Critériums du Dauphiné Libéré, au volant d'une Chrysler de 22 cv, aména­gée pour recevoir les roues et vélos de rechange. La vitesse, toujours... Il est décédé le 30 janvier 1998 à Aubenas. BG

Illustration :  -  Chaillot au JO, dans la roue de l'Ombre Noire

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Mercredi 1er avril 2020

De Rencurel à Malleval en l'an 1859

Avec les pionniers du secours en montagne

Certains avaient entendu lors d'un stage CMI ma causerie sur le sauvetage miraculeux à la fin du mois de mars 1859 du jeune Julien Berthuin, dix-sept ans, parti par les sentiers de Saint-Julien-en-Vercors à destination de Malleval, mais tombé au fond d'un précipice où il restera bloqué six nuits et sept jours avant qu'une ultime expédition de secours lancée par M. Odier, le maire de Rencurel, et constituée de paysans, de chasseurs, de parents du disparu et de villageois de Malleval ne retrouve sa trace et envoie au bout d'une corde le garde Bonnard le délivrer de son supplice. Mais cette année 1859, marquée par des chutes de neige que les vieux montagnards classent "parmi les plus massives du siècle" n'en a pas fini avec les drames de la montagne en Vercors.

Le père Gauthier va en faire la douloureuse expérience : le voilà parti avec sa mule pour Rencurel ce 22 décembre 1859. La présence de l'animal au pied sûr est une garantie. Seul, l'homme ne se serait pas risqué dans l'aventure malgré son expérience, car le gel puis la neige tombée en couche épaisse ont rendu les sentiers malaisés et peu visibles. Tirant la bête par la bride, il s'est fourvoyé dans l'immensité poudreuse, perdant ses repères. Il croit avancer sur une sente rocailleuse menant à un pas, à flanc de falaise, il est en fait sur une plaque de glace couverte de neige. L'animal hésite, s'arrête. L'homme tire plus fort sur le licol. Mais il glisse, perd l'équilibre, lâche le bridon et bascule dans le vide. Dégringolant dans la pente tel un pantin désarticulé, il "débaroule " (ce terme patois dont on admirera la concision résume l'action suivante : il dévale une pente sans contrôle en roulant sur lui-même après une chute) sur près de deux cents mètres dans la gorge profonde, un impressionnant ravin que les gens du coin nomment le Saut Marion. Chute fatale ? Non, miracle ! La couche de neige a amorti les chocs et freiné la longue chute. A quelque chose malheur est bon...

Sonné, cabossé de toutes parts, littéralement planté dans la couche de neige, l'infortuné ne peut plus bouger ni se mouvoir. Mais il respire. Il lui faudra patienter bien des heures dans cette fâcheuse posture, avant que l'on ne s'inquiète de son retard. La mule a fini par retrouver le chemin du retour, arrivant seule. Les recherches s'organisent et on refait son trajet, dont la trace est encore assez nettement visible dans la neige. Enfin, il est repéré tout en bas du ravin, frigorifié mais vivant. Son sauvetage est entrepris par une douzaine de personnes menées par le maire de Rencurel, M. Odier, qui connaît bien les lieux. Encordés, les sauveteurs forment une chaîne humaine et progressent jusqu'au blessé. A force de ténacité, ils vont réussir à le hisser jusqu'au chemin et à le ramener à bon port pour être soigné. Mais  cette fin d'année réserve bien d'autres émotions : d'abord trois jours plus tard les éboulements de falaises sur les maisons de Pont-en-Royans.

Puis au lendemain de cet épisode pontois, le Royans sera de nouveau en alerte et la solidarité va encore jouer à plein. Face au froid très vif, les cheminées des chaumières fonctionnent à haut régime. Non sans risque dans des bâtiments construits en grande partie en bois et chaume, qui abritent par ailleurs de grandes quantités de bûches, de foin et de paille. Gare au feu ! Dans la nuit suivant la veillée de Noël, le vent souffle en tempête sur le massif. Les arbres ploient en grinçant. Isolée au sommet d'une hauteur, la ferme de M. Brichet, au hameau de Grippart sur le territoire d'Oriol-en-Royans, ronronne de la douce chaleur du foyer. Mais au milieu de la nuit, une escarbille s'échappe, livrant la bâtisse au feu. Le brasier, attisé par le vent, ne laisse aucune chance à cette maison et à ses dépendances, "en très grande partie détruites". La grange - emplie de foin bien sec - brûle aussi. Réveillés en sursaut, le fermier et sa famille ont juste de temps d'échapper à la fureur des flammes, et de sauver quelques affaires et des bêtes. Les voisins, accourus à la vue des flammes gigantesques qui éclairent la colline, luttent courageusement pour limiter l'appétit dévastateur des flammes. Mais au matin, dans les ruines fumantes, les Brichet ont tout perdu : le mobilier a brûlé, ainsi que les provisions de grains et de fourrages. Il faudra l'entraide villageoise pour subsister. Les bâtiments étaient certes assurés à la compagnie La Mutuelle (qui estime la perte à 7.000 francs) mais tout le reste ne l'était pas. Une vie à reconstruire... BG

 Illustration : - La mule, amie du montagnard

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Mardi 31 mars 2020

Serre-Cocu n'est point Chante-Cocu

Pour rétablir l'honneur des Preslins

Preslins et Preslines, habitants du petit village de Presles niché sur les contreforts du Vercors, ont souffert longtemps des moqueries accompagnant invariablement le nom du sommet culminant à 1007 mètres sur leur territoire et offrant pourtant depuis sa table d’orientation un magnifique panorama sur la basse vallée de l’Isère, la forêt des Chambaran,  le Royans et le Vercors occidental : le visiteur ne manque pas de s'étonner du toponyme étrange de Serre-Cocu, tout en regardant l'autochtone d'un air compatissant, voire faussement malicieux. Les cerfs et chamois ne seraient donc pas les seuls à porter des cornes dans cette contrée sauvage et belle ? Et si le nombre d'habitants permanents du village est parmi les plus faibles du Sud-Grésivaudan, les visiteurs (dont nos marcheuses nordiques de CMI) sont de plus en plus nombreux, attirés par les chemins de randonnée, les paysages du Vercors ou les sites d'escalade : la falaise grise et longue de sept kilomètres qui rend Presles célèbre est un haut lieu de l'escalade en France, connu aussi à l'étranger.

Une célébrité qui n'a pas que des avantages, le site étant parfois très (trop ?) fréquenté à la belle saison, offrant plus de deux cents cinquante voies d'escalade de niveaux très variés, de l'initiation à la grande difficulté. Et lorsque les dits visiteurs découvrent le nom du petit sommet, la surprise laisse souvent place à la gaudriole. Une fois redescendus à l’Auberge de Presles, au cœur du village, point de ralliement musical (le jazz y est roi) et de retrouvailles des grimpeurs et randonneurs, les commentaires vont bon train. Certes, il y a pire, la Drôme a ainsi son Chante-Cocu qui fait aussi parler. Dans cette rubrique, nous avons décidé de venir à l'aide de nos amis villageois de Presles et des alentours, car les villages voisins endurent la même suspicion à l'égard de l'infidélité supposée des habitant(e)s.

Aucun guide touristique, aucun ouvrage historique, aucun panneau d'information n'évoque une quelconque origine du nom, employé cependant depuis des lustres sans s'interroger. Aussi, armé de notre panoplie de chercheur d'histoires, nous partons guerroyer pour l'honneur et la vertu de nos concitoyens. Vous serez donc heureux d'apprendre que le cocu en question n'est pas le mari trompé que la tradition imagine. Et que l'endroit n'est donc point propice à y resserrer l'ensemble des infortunés époux. Le toponyme "serre" désignant une colline ou une montagne de forme allongée est d'usage assez connu - on le retrouve chez nous par exemple dans le nom du village de Serre-Nerpol, fait de collines et de vallons -, en linguistique tiré du pré-indo-européen "serra" (qui en Espagne a donné "sierra", ou ailleurs "serra" comme en Corse, au Portugal, en Italie...). Sans compter des noms de familles descendant de ces collines, comme Serrières, Serres, Serrat, etc.

Mais pour la deuxième partie de ce nom curieux, me demanderez-vous avec insistance ? Venons-en donc à ce Cocu. Il faut chercher dans ce toponyme une racine indo-européenne : « cucu » ou « cocu » signifiant « sommet arrondi ».  Je citerai un exemple parlant au moins autant à l'esprit gaulois que Serre-Cocu : le village de Cucuron, dans le massif du Luberon, où les villageoises callipyges ne sont pourtant pas dotées de postérieurs arrondis. Planté sur sa colline, le lieu se nommait jadis Cocuron, ce qui - on en conviendra - n'épargne pas les quolibets non plus. Nanti de ce précieux savoir, vous pourrez alors cheminer paisiblement vers Serre-Cocu (et sans téléphoner préventivement à votre épouse comme certains), au départ de Saint-André-en-Royans ou bien de de Presles. Pour cette dernière option, il vous faudra avant la Croix Sappey et la Croix Bernard, avoir pris la direction de la Fontaine de Pétouze. Encore un nom drolatique ! Que la plupart affuble d'une origine péjorative : "puant, sale, infect", autant de qualificatifs qui seraient liés au site ou à certains arbres malodorants qui l'entourent (merisiers à grappes, bourdaines). Nous ne voudrions pas salir un si joli endroit. Nous lui préférons une origine là encore jamais évoquée : le vieux nom patois d'un magnifique oiseau des bois, le roitelet (la pétouze). Décidément, les gens d'ici ont le goût des mots ! BG

Illustration : - Depuis la table d'orientation de Serre-Cocu 

Les (bons) conseils du moment par les pros
 
Elles et ils sont médecin, pharmacien, infirmier, tous membres ou proches de CMI, et ils veillent sur notre santé. Voici quelques paroles de sagesse...
 
Celia, athlète de CMI, mais aussi médecin-anesthésiste en milieu hospitalier et maman de deux enfants, est bien placée pour le rappeler : "Elles vous prennent en charge toujours avec le même sourire. Elles sont là jour et nuit malgré l'angoisse croissante pour elles mais surtout pour leurs proches. Ce sont aussi des mamans qui aimeraient passer plus de temps confinées avec leurs enfants.
Il n'y aura bientot plus de masques pour les proteger quand elles vous accueilleront, par contre on croise encore des gens au supermarché avec des masques FFP2..."
 
Photo DR : Ecoutez-les !

 

Marianne, pharmacienne dont toute la famille est adhérente au CMI-VINAY, fait face à cette situation inédite"Nous avons dû adapter les lieux et mettre en place les mesures barrières afin d'accueillir la clientèle en toute sécurité : marquage au sol des zones d'attente, plexiglass sur les comptoirs, désinfection régulière entre chaque visite, paiement en carte bleue privilégié, diffusion de spray assainissant... Mais au début, c'était l'horreur, avec des files d'attente sur le trottoir. Nous sommes livrés plusieurs fois par jour et il n'y a pas plus de rupture de médicaments qu'avant le Covid-19. Les clients comprennent bien maintenant, nous donnons beaucoup d'explications ; ils sont respectueux des mesures de distanciation et ça se passe plutôt bien. Nous intervenons aussi quant à l'auto-médication, en incitant à une grande prudence et au rôle du médecin et du pharmacien dans le conseil. Quant aux masques, on peine toujours. On nous en annonce, mais j'attends. Nous avons aussi fabriqué nous-mêmes du gel hydroalcoolique, mais l'alcool nous a manqué. La collaboration avec tous les soignants du territoire est étroite, entre les pharmaciens, les kinés, les infirmières, les médecins, afin d'organiser au mieux la prise en charge des patients atteints ou non du Covid-19. Nous utilisons notamment une application WhatsApp. Je voudrais insister sur le fait que les médecins généraliste sont tous joignables par téléphone en premier lieu" (NB : cet article sera développé dans l'hebdo Le Mémorial de l'Isère)

Photo DR : Pharmacie des Alpes

Nicolas, infirmier et coureur de montagne de l'équipe CMI, est sur le pont nuit et jour. Le week-end, il est de garde au SAMU et intervient... en hélicoptère pour les urgences. Il fait passer le message de personnels de santé travaillant sur le GHM (Clinique Mutualiste Grenoble) et le CHU : "dans l'attente d'arrivée massive de matériels, on recherche masques, sur-blouses, casaques, tabliers étanches...ou tout matériel de protection". Et Nicolas nous rappelle ce conseil simple : "restez confinés et si vous sortez, en milieu clos portez un masque...même en tissu". Et pour l'avenir ? : "Il faut se préparer pour, non pas un retour comme avant, mais un nouveau mode de valeur et de fonctionnement".

Christian, médecin du club et médecin du sport : "Beaucoup de patients retardent leur consultation chez le médecin du fait du confinement et des risques de transmission du COVID-19. Or le confinement risque de durer encore un certain temps. Retarder une consultation risque d'être préjudiciable si le problème de santé s'aggrave. Certains patients avec un traitement au long cours ne consultent pas sous prétexte que le pharmacien peut renouveler l'ordonnance. Mais il faut tout de même de temps en temps controler comment ça va (tension, coeur, analyses de sang, etc.) De plus, lors de la levée du confinement, tout le monde va vouloir un rendez-vous en même temps et là, ça va devenir difficile à gérer.
DONC :
Si vous avez un problème de santé, N'HESITEZ PAS A NOUS APPELER. En effet nous pouvons essayer de régler le problème par téléconsultation et envoyer les ordonnances par mail. Et s'il y a besoin, on peut se voir au cabinet.
NOUS AVONS MIS EN PLACE QUELQUES REGLES EVITANT LA TRANSMISSION DU VIRUS.
Nous prenons des rendez-vous bien espacés dans le temps. Nous fonctionnons avec plusieurs salles d'attente. Si besoin les patients attendent dans leur voiture et nous venons les chercher. Pour les renouvellements d'ordonnance, de même, faites bien vos examens tels que prévu (biologie) et n'hésitez pas à appeler pour nous donner votre état de santé.
 
Les trucs en plus !

Voilà une astucieuse façon d'utiliser les serviettes CMI en les transformant en masque joli et efficace après quelques travaux de couture. La matière molletonnée convient tout à fait à cet usage inédit. Avec le bonnet CMI, vous voilà équipés pour le confinement aux couleurs du club. Merci Michel ! Ca marche aussi avec le nouveau tour de cou de CMI... Des équipements CMI déclarés d'utilité publique.

 

Photo : Sauras-tu deviner qui se cache sous le masque CMI ?

 

Les nouvelles séances d'entraînement du coach François

La semaine passée, la séance envoyée par SMS était :  "Ce soir rdv 19h55 à votre fenêtre pour un début d’activité à 20h précises. Merci de prévoir systématiquement casseroles, sifflets et tout objet bruyant".

Pour cette semaine, le conseil est : "Allez sur le site web du CMI et découvrez la nouvelle rubrique Le journal de CMI (Confinés, Malades, Isolés)". Et attention, pour la semaine prochaine : "interro écrite par nos professeurs des écoles, lisez bien toutes les histoires du jour !!!"

 

Le gagnant remportera un joli mug CMI vert et or, relooké selon l'actualité  

 

Ton sport à la maison

 

Tu veux faire un marathon dans ton salon, les 24 Heures de Tullins dans ton jardin, le Sacré Trail des Collines dans ton living, le Trigolo dans ton frigo ? On a la solution... Nos coaches Tonio et Ludo ont préparé de nombreux exercices "faits maison" pour l'entité CMI.

En vidéo en copiant les liens

https://www.youtube.com/watch?v=RC1dHFiMdFA&feature=youtu.be  

ou

https://www.youtube.com/watch?v=7BOCfrS2A4k&list=PL38Y7S_YDuA16Ta9JRW3frS3yTQjhvI8F

 

 

 
 
Je vous promets pas que c'est elle qui viendra vous expliquer. Vous tomberez peut-être sur Ludo...
 
 
 
Le coin des enfants

Avec Anim'Aventures, CMI lance cette chasse aux trésors confinée pour les enfants ! Au top départ chaque participant doit aller chercher un objet de la liste, le ramener au départ, puis repartir pour un autre objet (comme ça on bouge un peu en même temps ). Le gagnant est le premier à avoir ramené tous les objets de la liste ! Ou le plus d'objets dans un temps limite. Voici une liste à titre d'exemple, mais n'hésitez pas à en créer une vous-même.

 Le jeu "Dessine ton entraîneur d'athlé".

Aux enfants des écoles d'athlétisme de CMI

Pour garder le contact pendant le confinement et pour t'amuser, CMI te propose de participer au jeu "Dessine ton entraîneur d'athlé".

Pour participer : dessine-toi avec un de tes entraîneurs au cours d'une séance d'athlétisme (imaginaire ou réelle) ; inscris son prénom et le tien au bas de la feuille ; envoie ton dessin par message à fr.galan@free.fr

Pour t'aider : les prénoms des entraîneurs : à Tullins : François, Michel, Claude, Christian, Bernard ; à Vinay : Ludovic, Sylvain, Benoît ; à Rencurel : Marie

Les dessins seront publiés sur la page Facebook du club (Cmi Tullins Vinay) et le public sera invité à les encourager par les "j'aime“ ou ”like". Voici le lien de l'album photos regroupant les dessins de nos jeunes athlètes

 
 
 
 
Les premiers dessins reçus, réalisés par Gianna (9 ans) de l'école d'athlé de Tullins et Agathe (7 ans)de l'école d'athlé de Vinay
 

 

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Les Espaces

Partenaires de CMI

 Club labellisé "4 étoiles" FFA

Vainqueur de la Coupe de France 2019 de Montagne Hommes & Dames

Mairie de Tullins-Fures 

 

 

Mairie de Vinay

 

 

 

Running Conseil (Brice : 10% au CMI)

 

Conseil départemental Isère

 

 GAN - Patrick Gomet

 

 CMI dans la presse avec

Le Mémorial de l'Isère

 

 

Crédit Mutuel

La banque qui bouge avec sa ville

agence Tullins (55 rue Gal de Gaulle)

Directeur Laurent MAGNIN, adhérent CMI

FG Active (François Galan)

 

Cœur des Montagnes

(col de Romeyère à Rencurel)

 

Au cœur du Vercors : hôtel, refuge, restaurant et camp de base de CMI

 

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